Mon père était fort âgé déjà et un peu obèse, lorsque les joies de la paternité lui revinrent au cœur pour la dernière fois. Hélas! il devait payer bien cher ce dernier élan de tendresse! Ma pauvre mère, qui n’était plus jeune, eut une ponte horrible, et finalement, en dépit des soins les plus tendres, succomba en me mettant au monde. Ce premier malheur pesa cruellement sur le reste de mon existence, et je lui dois sans doute cette sorte de mélancolie, ce penchant à la contemplation rêveuse qui, à vrai dire, est la base de mon caractère.
Les premiers jours de ma vie de Têtard sont trop confus dans ma mémoire pour que j’en puisse parler. Je cherche... non, rien; c’est un brouillard vague au milieu duquel cependant j’entrevois mon père arrêté sur le bord du ruisseau et me souriant de son gros œil à la fois doux et grave. Il était affaissé, abattu, marchait lentement, et déjà redoutait extrêmement l’eau dont il préservait soigneusement ses pattes... Puis, peu à peu, ses visites devinrent plus rares et bientôt cessèrent complétement.
J’ai honte à le dire: cette séparation ne laissa point de trace dans ma mémoire. Songez que nous avions trois semaines environ, mes frères et moi, et qu’insouciants, avides de connaître, comme on l’est à cet âge, nous nous élancions follement vers les premiers enivrements de la vie. Ah! mes joies d’alors; ah! chères heures de ma première enfance, qu’êtes-vous devenues? Qu’es-tu devenu, ruisseau bien-aimé, et vous, belles herbes de la rive, roseaux tremblotants, belle eau transparente, où j’errais à l’aventure dans un monde enchanté? Que de courses folles sous les grosses pierres noirâtres! Que de frayeurs enfantines lorsque nous rencontrions tout à coup une Anguille immobile dans quelque coin, ou que nous nous heurtions imprudemment contre les écailles argentées de quelque Carpe rêveuse! Parfois la grosse bête, troublée dans son sommeil, nous regardait d’un œil irrité; puis, nous voyant honteux et confus de notre folle escapade, souriait avec bonté, et nos jeux recommençaient.
Le doyen des Crapauds.
On ne sait pas le charme, l’ivresse qu’il y a à se sentir bercé, enveloppé, caressé par le courant qui file tranquillement en clapotant contre les petites pierres blanches. Lorsqu’un rayon de soleil, passant entre les saules, pénétrait dans l’eau, tout s’illuminait autour de nous; nous apercevions, au fond du ruisseau, des milliers de petits êtres étincelants que nous n’avions pas vus; les grains de sable s’animaient, les herbes, les petites plantes s’agitaient aussi dans ces flots de lumière, et je me ressentais si gai, si heureux de vivre et de dépenser ma vie, que je m’élançais avec ivresse au milieu de ces merveilles comme un Têtard qui a perdu la tête. (J’exagère peut-être; car, enfin, que resterait-il à un Têtard qui aurait perdu la tête?) Nous poursuivions ces nuées de petits Poissons microscopiques qui errent en bandes dans les eaux peu profondes, et nous nous croyions indomptables, lorsqu’au bout d’un instant la troupe effrayée avait disparu dans l’ombre. Alors nous déclarions la guerre à ces grandes Araignées d’eau qui, armées de leurs grandes pattes, glissent sur le courant et avalent tout ce qui se rencontre à la surface: c’étaient des personnes bien douces que ces grandes Araignées, et aimant à rire malgré leur activité. Nous allions tout doucement leur chatouiller les pattes de derrière, et, quand elles se retournaient tout à coup effrayées, nous nous échappions bien vite, un peu inquiets de notre audace, et nous ne retrouvions le calme que dans quelque caverne discrète et sombre, ou sous la large feuille flottante d’un nénufar doré. J’y ai passé des journées entières sous ces larges feuilles, sous ces beaux plafonds verts, suçant par-ci, humant par-là, examinant avec cette admiration profonde de l’enfance les délicatesses admirables de leur conformation. Je découvrais, dans chacun de ces pores, des milliers de petits êtres et de petites choses auxquels je n’osais toucher, tant j’étais ému. Elle me semblait si bonne, cette grosse plante, de laisser vivre en elle ce monde imperceptible, de le soutenir et de le cacher en le protégeant! Ces observations me rendirent curieux; je furetai partout; j’entrai dans le calice des fleurs qui dormaient en se baignant, je me faufilai entre les racines entrelacées des vieux arbres; j’examinai, et je vis partout la vie; je vis qu’autour des forts et des gros se groupaient en foule les faibles et les petits, et que ceux-ci, à leur tour, devaient protéger et partager la vie avec d’autres êtres plus petits encore et plus faibles qu’eux.
Je n’étais alors qu’un pauvre Têtard; eh bien! je vous jure qu’en découvrant cette solidarité des êtres et ce besoin de fraternité qui est comme la loi du monde je fus ému jusqu’aux larmes; peut-être même en versai-je une ou deux, mais je ne pus m’en apercevoir, étant au fond de l’eau.
Toutes ces choses me sont restées au cœur, parce que depuis j’y ai repensé souvent, et que j’ai vu qu’il y a des créatures qui semblent faire exception à cette bonne loi du bon Dieu, qu’il est en ce monde des pauvres malheureux sur la tête desquels on décharge les haines comme en un endroit maudit; j’ai été l’un de ces malheureux, je ne m’en plains pas pourtant, d’ailleurs il est trop tard.—Je reviens à mon enfance: c’est en me souvenant que j’ai guéri mes plaies.
J’étais heureux, je sentais mes forces grandir, et, dans ma grosse tête, de nouvelles pensées s’accumuler sans cesse. Est-ce le privilége des orphelins?—Je ne sais, mais je jouissais beaucoup des choses extérieures qui paraissaient être indifférentes à la plupart. Je me laissais bercer, et je vivais pour vivre dans le cher ruisseau qui pourvoyait à tout. Ignorant toute chose, je ne m’étais jamais demandé d’où je venais, qui j’étais; je me doutais bien que je devais ressembler à mes voisins, encore n’en étais-je pas sûr. Pour se mirer il ne faut point être dans le miroir, et j’y étais tout entier. Savais-je seulement si j’étais beau ou laid, grand ou petit, fleur ou poisson? J’aimais tout ce que je voyais: arbres et bêtes, ciel et terre; il me semblait bien aussi que tout le monde devait m’aimer, et à vrai dire je n’avais reçu que bon accueil et preuves de fraternité.