Cependant vers cette époque je sentis à la partie postérieure de ma personne une sorte d’engourdissement, de paralysie singulière. Ma queue, ma rame, mon gouvernail, devint tout à coup plus lente, tandis que dans tout mon corps je sentais des tiraillements, des lassitudes inaccoutumées et aussi un besoin de respirer qui jusqu’alors m’avait été inconnu. Faut-il le dire: mes pattes poussaient, mes poumons se formaient, je devenais crapaud. A cette transformation physique correspondit une transformation morale. Tout se décolora pour moi et il me sembla que mon esprit et mon cœur revêtaient aussi un habit de deuil: le châtiment commençait.

Un jour, il m’en souvient, j’aperçus au bord de l’eau une Cane et ses petits; je les avais vus souvent prendre leur bain quotidien, mais cette fois, en les apercevant, j’éprouvai une émotion particulière que je n’avais jamais ressentie. Les petits Canetons étaient couchés en tas sur une belle touffe d’herbe; on n’apercevait d’où j’étais qu’un amas confus de duvet blanc doré par le soleil. Par-ci par-là un petit bec jaunâtre dépassait, et l’on devinait à l’immobilité de ces bambins et à l’abandon de leur posture qu’ils étaient là, dans ce soleil, les Canetons les plus heureux du monde et qu’ils dormaient profondément. Cependant la mère Cane, qui ne dormait pas, inspectait sa couvée; il me sembla qu’elle jetait sur cette marmaille un regard de tendresse qui jamais ne m’avait effleuré. A un certain bruit qu’elle fit, toute la bande s’agita, mais lentement, les becs s’entr’ouvrirent, les petits yeux clignotants se tournèrent tous vers elle et j’entendis un ramage de kouic kouic joyeux.

«Bonjour, maman Cane, bonjour, semblaient-ils dire. Est-ce qu’il est l’heure du bain, maman Cane?

—Mais oui, petits paresseux, mais oui, mes amours, il est l’heure de se baigner. N’entendez-vous pas le ruisseau qui chante, ne sentez-vous pas le soleil de midi qui darde ses beaux rayons d’or? Vous allez attraper mal à la tête, mes enfants.»

Mais la marmaille ne bougeait guère et répondait: «Kouic kouic, maman Cane, on est si bien, couchés l’un sur l’autre, immobiles, engourdis, tandis que les insectes bourdonnent, que les clochettes des champs se penchent et se pâment, et que des haies d’aubépine s’élance une vapeur moirée qui se perd dans le bleu du ciel... Maman Cane, on est si bien!

—Fichus garnements! vous allez me faire sortir de mon caractère! Voulez-vous vous lever! kouac... kouac... Voyons, mes petits anges, un peu de courage, et levons-nous!»

Tous les Canetons sentirent bien alors qu’ils devaient obéir, et commencèrent à s’agiter; mais il fallait débrouiller toute cette confusion de pattes roses, d’ailes plucheuses, de becs dorés enchevêtrés les uns dans les autres et cachés sous le duvet. Ils étaient gauches, inhabiles, mais je compris que leur maman dût les aimer. A chaque effort ils chaviraient sur l’herbe, roulaient sur le dos, et alors, ne sachant plus que faire, agitaient leurs pattes en l’air comme des désespérés. La Cane enfin, qui se tenait à quatre pour ne pas éclater de rire, vint les aider un peu et tout le monde fut bientôt sur pied.

Alors ils descendirent lentement vers le bord, les pierrettes roulaient devant eux, et à chaque pas qu’ils faisaient on eût dit qu’ils allaient choir. Leur petite queue inquiète se dandinait de droite et de gauche, tandis que par derrière la maman les suivait en les encourageant de la voix. Enfin, après bien des hésitations, des bavardages, des petits frissons et mille poltronneries qui me parurent étranges, ils tendirent le bec en avant, et tous ensemble s’abandonnèrent au courant. Je me sentis soulevé par un flot immense.

«Cyprien, les pattes en dehors, la tête droite ou je me fâche,» disait la Cane.