«Alphonse, mon chéri, plus de calme, tu frétilles comme un goujon; voyons donc, grand nigaud, tu as peur! vois un peu, est-ce que j’ai peur, moi?»
A un certain moment les Canetons passèrent à côté de moi, et m’ayant aperçu, j’étais à fleur d’eau, ils me regardèrent avec étonnement et s’écartèrent bien vite; ils éprouvaient bien certainement un sentiment de répulsion.
Je ne saurais dire combien cela me fit de la peine, car je me sentais déjà disposé à les aimer. J’étais seul, isolé, et les voyant unis, je me disais: «Qui sait s’ils ne m’accepteraient pas comme un des leurs?» J’aurais aimé à m’étendre avec eux sur les belles touffes d’herbe et à entendre la bonne mère Cane me traiter comme un de ses enfants. C’était absurde, mais je ne savais rien du monde, et je croyais qu’on se faisait aimer des autres tout simplement en les aimant. Voilà pourquoi le regard des Canetons me fit tant de peine.
Après cette aventure, j’étais resté pensif; une grande Araignée d’eau avec laquelle j’avais joué cent fois passa au-dessus de ma tête et me sourit fort amicalement, mais il me fut impossible de trouver un sourire pour répondre au sien. Je me rapprochai de la rive vers laquelle un secret instinct m’attirait depuis quelque temps; j’avais besoin d’air et le gazon me faisait envie. Arrivé près du bord, je soulevai ma tête hors de l’eau.
«Que le diable t’emporte!» me cria quelqu’un qui était fort près de moi. Je me retournai, et j’aperçus entre les racines d’un saule une personne admirablement vêtue: sa cravate avait la couleur du soleil lorsqu’il s’endort, son dos et ses ailes étaient d’un beau bleu d’azur qui se transformait en vert émeraude au moindre miroitement de l’eau. Cette personne avait le bec fort long, les yeux noirs et peu bienveillants, les pattes rouges, la queue courte et impatiente; toute sa personne indiquait un caractère difficile. J’ai su depuis qu’il s’appelait Martin-Pêcheur.
«Qu’est-ce que tu fais là, grand niais, avec tes quatre pattes? me dit-il durement. Ne vois-tu pas que ta personne empoisonne la rivière? un peu plus et je te gobais comme un Goujon.» En disant cela il fit une grimace affreuse comme quelqu’un dont le cœur se soulève. «Sors d’ici et rondement, tu éloignes mes clients.»
Je ne comprenais pas bien ce qu’il voulait me dire, mais ce que je sentais, c’était la dureté de ses paroles. «Que lui ai-je fait, pensais-je? Avoir une gorge qui ressemble au soleil, un dos de la couleur du ciel, et être aussi méchant! Cependant je n’osai rien dire parce qu’il était beaucoup plus gros que moi, et j’essayai de me traîner sur le sable, hors de l’eau, pour lui être agréable. Je fus tout surpris de pouvoir me soulever, grâce à ces quatre appendices qui m’étaient récemment sortis du corps: je veux parler de mes pattes. Mais comme je me trouvai lourd, gauche, impuissant, lorsque je n’eus plus la belle eau transparente pour me soutenir et me porter! Instinctivement je me retournai vers le ruisseau pour le voir et le remercier de m’avoir fait vivre en lui, mais tout à coup je restai pétrifié. Une petite masse informe et ressemblant à mon père était là, dans l’eau, à mes pieds. Je remuai la tête, cette masse s’anima et remua la tête aussi. Je me soulevai sur mes pattes, elle se souleva comme moi.
«Et par-dessus le marché il est coquet, l’animal!» s’écria le Martin-Pêcheur en éclatant de rire. Te trouves-tu joli, affreux monstre?
—Comment, ce que je vois là, c’est donc moi-même?