—Oui mon trésor, et tu peux te vanter d’avoir sous les yeux un joli spectacle.»

C’était pourtant vrai, le doute n’était pas possible, car je voyais dans l’eau, en même temps que ma propre image, celle des saules qui bordent la rive, celle des liserons et des clochettes; j’y apercevais le ciel lui-même et ses petits nuages blancs, les peupliers de la colline que le vent faisait frissonner, les canetons qui, là-bas, remontaient sur la rive, et derrière moi je distinguais aussi le Martin-Pêcheur bleu et rouge qui riait encore avec un air de mépris. Il était bien méchant, sans doute; mais comme il était bien habillé, ce Martin-Pêcheur! quel beau bec! quelles jolies pattes! comme tout cela était élégant et fin!... Je détournai la tête, j’étais horrible; et c’était mon ruisseau chéri, lui qui m’avait comblé de ses caresses et livré ses trésors, c’était lui qui me reprochait ma laideur et faisait naître la honte en moi. Se repentait-il de ses bontés, pour s’en payer aussi cruellement? Hier il était bon; aujourd’hui il est cruel, et cependant les Araignées et les Pucerons se promènent comme à l’ordinaire sur sa surface, les petits Poissons filent et jouent dans son eau, les fleurs s’y baignent, les herbes s’y désaltèrent... Je ne comprenais pas, mais j’étais malheureux.

«C’est fini, pensais-je, c’est fini, on ne veut plus de moi,» et je dis adieu à toutes ces choses et à tous ces êtres avec lesquels j’avais vécu. Pas un regard ne répondit au mien, je sentis que je ne laissais pas de vide; le ruisseau n’interrompit pas sa chanson pour me souhaiter bonne chance, les Canetons, qui s’étaient rendormis à leur place accoutumée, ne levèrent pas la tête, le nénufar resta immobile. Je fis un effort et je m’acheminai péniblement; mais tout à coup j’étais devenu honteux et humble et je demandais pardon aux herbes que, malgré moi, je courbais sous mon poids.

«Votre serviteur, murmurai-je au Martin-Pêcheur.

—Va au diable, Crapaud maudit!»

Je n’ai pas revu depuis cet oiseau; mais, en me rappelant ses dernières paroles, j’ai pensé qu’il avait une grande expérience de la vie.

Je me traînais plutôt que je ne marchais; j’étais encore très-faible et bien inexpérimenté dans le nouveau métier que m’imposait la Providence. Au bout de dix minutes j’étais exténué. Le jour commençait à baisser, les herbes et la terre se faisaient humides; je tombais de sommeil: je m’acheminai donc vers de gros arbres que j’apercevais à gauche, espérant trouver dans l’un de ces vieux troncs un trou, une cachette, pour y passer la nuit. «Je suis si petit, que le gros arbre ne me refusera pas l’hospitalité, pensai-je; d’ailleurs, s’apercevra-t-il seulement de ma présence?»

J’ai dit que j’étais d’un naturel rêveur et contemplatif; je n’ai point eu tort, car je me souviens que ce soir-là, en dépit de la fatigue, du sommeil et de la faim, je m’assis un instant sur mes pattes de derrière pour voir et entendre ce qui se passait autour de moi. Il y avait devant moi un petit bois derrière lequel le soleil se couchait, de sorte qu’à travers les arbres et les feuilles j’apercevais de longs rayons de soleil qui filaient comme des flèches et se perdaient au milieu des branches. Au-dessus de moi le ciel était tranquille, profond et d’une couleur vert-pomme dorée, si douce, si calme, si pleine de tendresse, que je me rappelai instinctivement le regard dont la bonne mère Cane enveloppait ses enfants. Oui vraiment, il me semblait que ce bon ciel me protégeait et me souhaitait courage. Ne dites pas: «Mais ce Crapaud est fou!» C’est dans cette folie-là que j’ai trouvé les seules joies de ma pauvre vie. Les déshérités de ce monde se consolent comme ils peuvent!... Tous les bruits avaient cessé; les fleurs et les herbes déjà couvertes d’une rosée délicieuse, dont je fus assez hardi pour boire quelques gouttes, s’affaissaient en s’endormant, et de tous côtés, sous les feuilles silencieuses et immobiles, les oiseaux se chantaient bonsoir en faisant leur toilette de nuit.

«Bonsoir, Fauvette! bonsoir, Pinson! bonsoir, mes mignons! bonsoir, mes amours!... tra deri dera!» Et tous ces gens heureux, aile contre aile, le sourire au bec, se donnaient de jolis petits baisers en lançant un dernier éclat de rire.

«Hé! là-bas, les enfants, un peu de silence,» s’écria un gros Merle ronfleur perché au sommet d’un arbre.