Il me faut un certain courage, je vous jure, pour raconter ici mes chagrins; mon nom seul ne suffit-il pas à chasser la pitié du lecteur? Les peines d’un Crapaud! c’est à mourir de rire! Qui sait cependant si dans la foule qui lira ces pages il ne se trouvera pas quelque être laid et hideux comme moi, qui dira tout bas: «Je suis son frère,» et me plaindra un peu en songeant à lui? Mais je poursuis.

Je commençais à devenir adulte, lorsque je la vis pour la première fois. Il faisait grand soleil, l’herbe du pré était haute et répandait un parfum pénétrant qui m’enivra sans doute, car, en l’apercevant, je m’arrêtai tout net et je sentis que je l’aimais follement. Elle était élégante, allongée, souple, agile; tout son petit corps était de ce vert tendre qu’on ne voit qu’au printemps. D’un bond elle s’élança à des hauteurs immenses. Je la suivis de l’œil, je vis ses ailes s’étendre, ses pattes fines s’allonger, et toute son aérienne personne se détacher sur le ciel bleu; puis elle retomba sur le sommet d’une herbe qui la reçut en pliant, et pendant un moment l’herbe et la Sauterelle se balancèrent ainsi dans l’espace. Se balancer dans l’air, jouer avec les fleurs, les faire frissonner sur leur tige sans les meurtrir et les écraser, être élégant, gracieux, souple, agile, se mirer dans les flaques; de ses deux pattes souples caresser sa taille fine, avoir un corps vert-pomme, et supprimer l’espace d’un petit coup de jarret!... Je devins fou, et durant un instant je n’osai respirer, me sachant si impur et si vil que je craignais de vicier l’air où s’agitait cette belle personne. A un certain moment, elle tourna ses yeux vers moi; j’essayai de sourire, pensant qu’en souriant je serais moins horrible, mais je sentis bien que ma peau était trop rude, et qu’à travers mes yeux rien ne pouvait passer de ce que je ressentais en moi. Au reste, la Sauterelle ne me vit pas, ou peut-être me prit pour quelque motte de terre durcie par la pluie et cuite par le soleil. J’en fus presque content, et je restai immobile. Au moins je pouvais la voir! Elle était en train de caresser ses longues antennes avec ses deux pattes de devant, lorsque je sentis une grande ombre qui s’étendait sur moi. Je me retournai et j’aperçus un gros enfant joufflu. Il s’avançait avec prudence, armé d’un grand filet de gaze muni d’un long bâton. Je l’avais vu cent fois, errant dans la prairie poursuivant les Papillons et les Insectes dont il s’emparait à l’aide de son filet. Quand une de ces pauvres petites bêtes si jolies et si faibles lui avait échappé, je l’avais vu se mettre en colère et la poursuivre de plus belle comme un ennemi dangereux. Et je me disais: «Voilà qui est horrible! Est-ce donc un mal que d’échapper à la mort? Que lui ont-elles donc fait, ces pauvres petites bêtes qui n’ont même pas le tort d’être laides comme moi?» J’en rêvai une nuit, et dans mon rêve je voyais de gros Crapauds, devenus ingambes, emprisonnant dans leurs filets les petits enfants de l’Homme et les piquant sur les troncs d’arbres avec de longues épingles. C’était un mauvais rêve, parce que parmi les Hommes il y en a de bien bons; moi qui vous parle, j’en eus la preuve: mais je vous conterai cela tout à l’heure.

D’un bond elle s’élançait à des hauteurs immenses.

Je connaissais donc l’enfant et son filet; aussi lorsque je le vis se diriger vers ma Sauterelle, je compris ce qu’il voulait faire et je tremblai pour celle que j’aimais. Que faire? La prévenir? Mais comment? Eût-elle compris mon cri? avais-je le temps de lui rien expliquer? Heureusement, j’eus alors là une excellente idée. L’enfant, les yeux fixés sur la chère mignonne, allait abaisser son filet lorsque, jugeant qu’il était trop éloigné, il fit un pas pour s’approcher d’elle. A ce moment, je calculai bien la distance, je fis un grand effort, je m’élançai et me plaçai si bien que le pied du bambin s’abattit sur mon dos. Ma vilaine peau étant gluante, oh! j’avais tout calculé, l’enfant perdit l’équilibre et d’un seul coup roula dans l’herbe. Ma belle chérie était sauvée! Mais je ressentis en même temps une douleur atroce et je m’aperçus que j’avais une patte en lambeaux. Eh bien, voyez un peu comme cela est étrange! je vous jure qu’en ce moment j’éprouvai, malgré ma souffrance, une des plus grandes joies de ma vie. Je lui avais donné quelque chose de moi-même, à la chère belle; je ne voulais rien lui réclamer, je n’aurais jamais osé le faire, mais je jouissais en pensant qu’elle était mon obligée. Comme on est égoïste au fond! Enfin, que voulez-vous? je jouissais de cela.

L’enfant se releva bientôt en criant. Lorsqu’il eut compris que j’étais la cause de sa chute, il prit une pierre, et de loin, en se reculant, car il avait peur de moi, il me lapida avec cette joie que les Hommes éprouvent à nuire aux autres lorsqu’ils sont en sûreté. Fort heureusement, le vilain garçon, outre qu’il était méchant, était très-maladroit,—on n’est pas parfait!—et j’en fus quitte pour quelques égratignures; d’ailleurs nous avons la vie dure, nous autres Crapauds; n’en soyez pas jaloux, vous autres! Dur veut dire solide, mais lourd à supporter aussi.

J’espérais bien au fond que la belle Sauterelle comprendrait ce que j’avais fait pour elle. En s’échappant, elle avait tourné la tête, m’avait vu écrasé, et nos regards s’étaient croisés. Elle avait tout compris en effet, ou du moins je me l’imaginai, car je l’aperçus bientôt escaladant les herbes et se dirigeant vers moi. Jamais je ne l’avais trouvée plus gracieuse, plus alerte. Il y a des gens que la reconnaissance rend joyeux sans doute. Elle était émue. J’eus un moment de vive espérance; ma patte cependant me faisait grand mal, mon sang coulait en abondance, mais je me disais à part moi: «Quel bonheur! elle va voir tout cela.»

Enfin elle s’arrêta, elle était accompagnée de plusieurs de ses amies, pimpantes et brillantes comme elle, venues là sans doute par curiosité. J’aurais bien préféré qu’elle fût seule, car j’avais déjà remarqué qu’isolément les gens sont meilleurs. Quand elles furent toutes là, je levai les yeux: il me sembla que le sort de ma vie allait se décider.

«C’est ce pauvre diable, dites-vous, ma chérie, qui s’est fait écraser tout à l’heure? murmura l’une de ces Sauterelles en s’adressant à la reine de mon cœur. Oh! mais il est très-touchant, voyez les plaies de ce pauvre misérable; c’est horrible, horrible! Si l’on n’était retenue par des sentiments élevés, véritablement on fuirait au plus vite. Ah! l’affreux monstre! est-ce singulier que l’héroïsme aille se nicher sous ces croûtes ignobles?»

En disant cela, elle se retourna vers ses compagnes qui se mirent à sourire en minaudant; je crois qu’elle leur avait fait signe que je devais sentir mauvais.