—Je me retire, monsieur.» Et j’allais sortir en effet, lorsque mes yeux, s’habituant à l’obscurité, j’aperçus une boule énorme armée de pointes innombrables. J’étais chez un Porc-Épic.

Eh bien, voyez un peu, ce personnage redoutable fut excellent pour moi. Ce coup de pointe qui avait failli me tuer, je souffre encore de cette blessure et de bien d’autres, hélas! lorsque le temps est à l’orage; ce coup, dis-je, l’avait mis en belle humeur, et il me permit de passer ma nuit dans un coin, après m’avoir fait jurer toutefois que je ne ronflais pas.

Je parle de ce petit incident de ma vie parce que je lui dus, sinon un ami, du moins un voisin indulgent quoique fort rude. Ah! certes, il était fort rude, mon voisin le Porc-Épic, et mon cœur se gonfla bien souvent en l’entendant; il ne mâchait pas ses mots, comme on dit familièrement.

«Tu es laid, s’écriait-il en me foudroyant du regard; je ne dis pas assez, tu es horrible, tu es faible, tu es gluant, bavant, impotent, infirme, vil...

—Oui, monsieur, murmurai-je, car je sentais qu’il disait vrai.

—Eh bien, petit monstre infect, n’ajoute pas à tes infirmités en te battant les flancs pour avoir du cœur et de l’esprit. Tu n’es pas assez riche pour te payer ces petits plaisirs-là. On te haïra, tâche de haïr les autres; c’est une force, et quand on se sent fort on est joyeux. Si on t’approche, bave; si on te regarde, bave; tourne ton dos, exhibe tes croûtes, tes plaies, tes horreurs; fais fuir les gens, fais aboyer les chiens par le seul fait de ta laideur. Que la haine des autres soit un bouclier pour toi, tu n’as pas d’autre moyen de te tirer d’affaire, et si tu n’es pas une brute, eh bien, tu trouveras encore des joies dans ton métier de maudit. Sois fier de ton horrible enveloppe comme moi je suis fier de mes piquants pointus, et surtout fais comme moi: n’aime personne.

—Mais si vous ne m’aimiez pas un peu,—il éclata de rire—un tout petit peu, ajoutai-je timidement, si vous ne daigniez pas avoir pitié de moi, pourquoi me donneriez-vous ces conseils que vous croyez si bons, quoiqu’ils soient bien durs? Il riait toujours.

—Toi, mon ami! s’écria-t-il enfin, Dieu que tu es bête! tu m’amuses tout simplement parce que le rôle que tu vas jouer ressemble un peu à celui que je joue, que mes ennemis seront aussi les tiens, et qu’avant tout je pense leur être désagréable en t’armant contre eux. Bave, mon garçon; si tu ne baves pas, l’on t’écrase. Au reste, fais comme tu voudras, cela m’est complétement égal.»

Ces rudes maximes me semblent odieuses. Que voulez-vous? on ne se refait pas. J’aurais dû les suivre, mais je ne les suivis pas. Est-ce ma faute si, inspirant l’horreur, j’avais soif d’affection et de tendresse; si, laid et difforme, je me sentais attiré vers les jolies choses et les belles créatures; si, vivant dans la boue, j’adorais les étoiles; si, lourd et impotent, je rêvais la grâce et l’agilité? Non, certes, ce n’était pas ma faute. C’est ce qui fit que bientôt le Porc-Épic, me voyant incorrigible, me méprisa profondément et me mit rudement à la porte. Voici quelle fut la goutte d’eau qui fit déborder le verre.