—Parce que..., poursuivis-je d’une voix faible,—je me sentais prêt à m’évanouir,—parce que je... vous aimais.»
Ces simples paroles furent d’un effet irrésistible; toutes les belles filles éclatèrent d’un rire argentin.
«Eh bien, mais..., ah! ah! ah!... c’est très-gentil cela..., ah! ah! ah!..., mon brave, d’aimer ses sembla..., ah! ah!..., ses semblables.» Ce dernier mot redoubla l’hilarité générale qui, au bout d’un instant, devint du délire. Alors toutes les Sauterelles, ne se contenant plus de joie, se prirent par la patte et dansèrent en rond autour de moi. De temps en temps elles s’arrêtaient toutes et s’écriaient en riant de bon cœur: «Salut l’amoureux, salut! votre servante, cœur sensible!»
Elles se sont bien amusées ce jour-là. Après tout elles avaient obéi à leur nature et moi j’étais sorti de la mienne. J’avais fait preuve d’idiotisme et de vanité; au moins ce fut l’opinion que m’exprima mon ami le Porc-Épic en me mettant le soir même à la porte de chez lui.
A partir de ce moment-là, je devins sombre et je pris les habitudes qu’ont tous ceux de notre espèce: je ne sortis plus guère que la nuit, je perdis la vue de toutes les belles choses qui m’avaient tant charmé, car il y a vraiment de belles choses en ce monde, il y a aussi des êtres heureux! Si ceux-là seulement voulaient consentir à donner de temps en temps une de leurs heures joyeuses pour distribuer aux pauvres diables qui ne rient jamais, comme tout irait mieux, je vous le demande! et comme la laideur s’effacerait peu à peu! car ce qui rend laid c’est la souffrance; mais je me trompe peut-être, mettons que je n’ai rien dit.
Peu à peu mes yeux s’habituèrent à distinguer dans l’obscurité. Plantes et gens, tout le monde dormait, l’air était frais et pur, le silence profond. Je marchais à la lueur des bonnes étoiles qui, chose étrange, ne m’ont jamais manifesté ni dégoût ni répulsion. Peut-être m’ont-elles vu de trop loin pour pouvoir me juger; le fait est que je ressentis parfois dans la nuit des sensations qui doivent ressembler au bonheur. Je jouissais d’être calme et aussi de pouvoir regarder en face sans crainte de gêner les autres. Et cependant je me souviens qu’un soir...—j’écris au courant de la plume et je raconte ici mes impressions à mesure qu’elles me viennent à l’esprit,—je me souviens que, cherchant mon souper dans un parc où je vivais depuis quelques mois, j’aperçus sur un banc une jeune fille toute mignonne assise près d’un gros monsieur fort laid. Devrais-je accuser les autres de laideur? qu’on me le pardonne! La jeune fille était adorable, les boucles de ses cheveux blonds caressaient ses joues, et timidement souriante, émue, les yeux baissés, elle regardait la jolie chaîne d’or qu’elle avait dans les mains.
Le gros homme, l’air assuré, le gilet gonflé, le bec en l’air, la voix ronflante et le chapeau de travers, lui disait: «Accepte, mon enfant, en souvenir de moi, car je t’aime.» Et il entoura la taille de la chère petite de son gros bras impertinent.
«C’est donc bien sûr que vous m’aimez? fit-elle en regardant toujours la chaîne.
—Je t’adore, ma belle, sur l’honneur;—il mit la main dans son gousset—et toi, ne m’aimes-tu pas?
—Mais si, fit-elle tout bas avec une grâce angélique,—elle se passa la chaîne au cou.