—En vérité, tu m’aimes? et pourquoi m’aimes-tu, voyons, te rends-tu compte, ma petite duchesse? dis, dis, pourquoi m’aimes-tu?
—Mais, dame, parce que...—elle souriait avec une finesse extrême et rougissait un peu,—parce que... vous... êtes joli garçon.»
En ce moment, m’ayant aperçu, elle ne put retenir un éclat de rire dont je ne compris pas le sens, mais qui bien certainement ne s’adressait pas qu’à moi.
«Tenez, voyez ce Crapaud; c’est donc la nuit qu’ils prennent du bon temps?
—Quelle bête hideuse!» fit l’Homme. Et de sa botte il m’envoya bien loin. Je pensais en me relevant au milieu des épines où j’étais tombé, je pensais: «Eh! mon Dieu, si j’avais seulement une chaîne d’or à donner à quelqu’un!» Et j’ajoutais, sachant qu’il n’y avait là personne pour rire de ma folie: «Ne suis-je pas riche aussi? n’ai-je pas, sous mon affreuse enveloppe, mon petit trésor d’amour, de poésie? Si l’on me laissait aimer, comme j’aimerais!»
«Mais fou que tu es, m’écriai-je tout à coup en m’adressant à moi-même, qui te dit que tu ne t’es point trompé, que tu n’as pas fait fausse route en demandant le bonheur aux êtres et aux choses qui ne pouvaient pas te le donner? Tu es un orgueilleux, l’ami. Parce qu’un grand poëte au cœur miséricordieux a chanté de sa voix divine tes infortunes et tes chagrins, tu ne vois dans l’univers qu’une victime qui est toi. Sois plus modeste et moins artiste, sois moins rêveur, regarde à terre, et tu trouveras là les petits bonheurs que la Providence y a mis pour toi.»
Cet éclair de bon sens traversa mon esprit. «Pourquoi vivre à part, me dis-je, cherchons dans mon espèce un être à aimer. Les filles de Crapaud sont-elles donc si repoussantes? Ote tes lunettes de poëte infortuné et regarde à l’œil nu, mon cher.»
A partir de ce moment, mes idées changèrent et mes habitudes aussi; je fréquentai les endroits où ceux et celles de mon espèce se réunissaient d’ordinaire, et je ne tardai pas à rencontrer une adorable enfant qui, par le plus pur des hasards, se trouvait être ma propre cousine à la mode de Bretagne. C’était la belle-fille du second mari de la sœur de... Mais il serait trop long de vous expliquer tout cela. Je demandai sa main et je l’obtins, quoique son père ne fût pas partisan des mariages entre Crapauds de la même famille. Peut-être avait-il raison; j’ai entendu émettre sur cette question les opinions les plus diverses. Quoi qu’il en soit, j’épousai ma cousine. J’aurais bien envie de vous faire son portrait, et tout autre que moi n’y résisterait peut-être pas, mais je me contiens; rien n’est sot comme de parler des siens. Qu’il suffise de savoir que je la trouvai belle et qu’elle me trouva à son gré. Père de famille,—ma chérie fut d’une fécondité surprenante,—je revins vers le ruisseau qui m’avait vu naître, et je fus tout surpris de trouver dans les souvenirs que j’avais maudits un charme qui me fit pleurer de tendresse.
Que de fois, mon Dieu, nous avons causé de toutes ces choses en nous promenant le soir, côte à côte, tandis que les petits folâtraient devant nous!