LE PREMIER
FEUILLETON
DE PISTOLET

Mon cher maître,

ous devez être inquiet, surtout par ce temps de grandes chaleurs, quand toutes les murailles sont chargées de cris de: Mort aux Caniches! de m’avoir vu sortir hier au soir sans muselière, sans collier et sans vous. Véritablement je serais tout à fait un ingrat, si je n’avais pas été poussé hors de la maison par ce je ne sais quoi d’irrésistible et de tout-puissant dont vous parlez si souvent dans vos conversations littéraires. Rappelez-vous d’ailleurs que, le jour de mon escapade, vous avez été passablement ennuyeux les uns et les autres, à propos d’art, de poésie, de Boileau, d’Aristote et des cinq unités.

J’avais beau vous écouter en bâillant et japper le plus gentiment du monde, comme si j’eusse entendu quelqu’un venir à la porte, je n’ai pas été assez heureux pour vous distraire, vous et Messieurs vos amis, un seul instant de cette savante dissertation. Je n’ai pu obtenir ni une caresse ni un coup d’œil; j’ai même été rudoyé lorsque j’ai sauté sur vos genoux, à l’instant même où vous disiez que les anciens étaient toujours... les anciens. Bref, vous étiez très-désagréable ce soir-là: moi, j’étais très-éveillé. Vous vouliez rester au logis, j’avais grande envie de courir les aventures. Ma foi, j’ai pris mon parti bien vite; et comme j’avais trouvé sur votre table une belle loge d’avant-scène pour le théâtre des Animaux savants, je me rendis en toute hâte en cette magnifique enceinte, toute resplendissante de l’éclat des lustres, et dans laquelle on n’attendait plus que vous... et moi.

Je ne vous décrirai pas, mon cher maître, toutes les magnificences de cette assemblée, d’abord parce que je suis un écrivain novice, ensuite parce que la description est le meilleur de votre gagne-pain. Que deviendriez-vous, en effet, sans la description? Comment remplir votre tâche et votre papier de chaque jour, si vous n’aviez pas sous la main les festons et les astragales de l’art dramatique? Oui-da! je serais un ingrat de venir m’emparer de vos domaines! Et d’ailleurs, à quoi vous servirait, à vous qui vivez de l’analyse, la plus splendide analyse? Vous avez une de ces imaginations savantes, c’est-à-dire blasées, qui ne racontent jamais mieux que ce qu’elles n’ont pas vu.

J’arrive donc au théâtre, à pied, car le temps était beau, la rue était propre, le boulevard était tout rempli des plus charmantes promeneuses qui s’en allaient le nez au vent. Le Bouledogue de la porte s’inclina à mon aspect. La loge s’ouvre avec un empressement plein de respect. Je m’étends nonchalamment dans un fauteuil, la patte droite appuyée sur le velours de l’avant-scène, les deux jambes étendues sur un second fauteuil, et dans l’attitude heureuse que vous prenez vous-même effrontément lorsque vous vous dites tout bas: «Bon! nous allons en avoir pour cinq heures d’horloge... cinq longs actes!» Et alors vous froncez le sourcil comme un des Lévriers de M. de Lamartine, attendant que son maître veuille enfin le promener au bois.

Pour moi, vous dirai-je toute la vérité, mon cher maître? cela ne me déplaisait pas de voir les Bassets des galeries et du parterre pressés, entassés, étouffés, écrasés dans un espace étroit, pendant que moi je me prélassais.