J’étais à peine assis depuis dix minutes, lorsque tout à coup l’orchestre fut envahi par les musiciens. Ces musiciens étaient les plus gais personnages qui se puissent voir: le bec de la flûte était au bec d’une jeune Oie, un Ane allait pincer de la harpe,—Asinus ad lyram, dirait le poëte,—un Dindon gloussait en mi bémol. Ici Marsyas écorchait Apollon,—hic Marsyas Apollinem.
La symphonie commença. Cela doit ressembler beaucoup à ces symphonies fantastiques dont vous parlez avec enthousiasme tous les hivers. Quand chacun eut gloussé sa petite partie en sommeillant, la toile se leva, et alors commença pour moi, pauvre feuilletoniste novice, un drame étrange et solennel.
Figurez-vous, mon maître, que les paroles de ce drame avaient été composées tout exprès pour la circonstance par un grand Lévrier à poil frisé, moitié Lévrier et moitié Bouledogue, moitié anglais et moitié allemand, qui a la prétention d’entrer à l’Institut des Chiens français avant qu’il soit huit jours.
Ce grand poëte dramatique, qui a nom Fanor, compose ses drames d’une façon qui m’a paru très-simple et très-commode. Il s’en va d’abord chez le Carlin de M. Scribe lui demander un sujet de drame. Quand il a son sujet de drame, il s’en va chez le Caniche de M. Bayard pour se le faire écrire. Quand le drame est écrit, il le fait appuyer au parterre par six Molosses sans oreilles et sans queue, tout griffes et tout dents, devant lesquels chaque spectateur baisse le museau, quoi qu’il en ait: si bien que tout le mérite du susdit Fanor consiste à accoupler deux imaginations qui ne sont pas les siennes, et à mettre son nom au chef-d’œuvre qu’il n’a pas écrit. Du reste, c’est un Animal actif, habile, bien peigné, à poil frisé sur le cou, à poil ras sur le dos, qui donne la patte à merveille; il saute pour le roi et pour la reine, il a des os à ronger pour toutes les Fouines de théâtre, et il règne en despote sur les étourneaux de la publicité.
Donc le drame commença. C’était, disait-on, un drame nouveau.
Je vous fais grâce des premières scènes. C’est toujours la même façon de faire expliquer par des suivantes et par des confidents les passions, les douleurs, les crimes, les vertus, les ambitions de leurs maîtres. On a beau dire que le susdit Fanor est un inventeur: il n’a encore rien imaginé de mieux, pour l’exposition de ses drames, que l’exposition de nos maîtres les Dogues romantiques, les Chiens de berger classiques, les Épagneuls tout disposés à l’intime union du drame, de la tragédie et du roman.
Voyez-vous, mon maître, on a peut-être eu tort d’ôter à nos poëtes la muselière classique: tout le malheur de la poésie aux grands aspects vient justement de l’absence de muselière. Les anciens poëtes, grâce à leur muselière, vivaient loin de la foule, des passions mauvaises, des colères soudaines. On ne les voyait pas, comme ceux d’aujourd’hui, fourrer insolemment leur nez souillé dans toutes les immondices de l’histoire. Muselés, ils étaient les bienvenus partout, dans le palais, dans le salon, sur les genoux des belles dames; muselés, ils étaient à l’abri de la rage, inexplicable maladie, à l’abri de la boulette municipale; muselés, ils restaient chastes, purs, bien élevés, élégants, corrects, fidèles, tout ce que doit être un poëte. Aujourd’hui, voyez ce qui arrive; voyez à quels excès les pousse la liberté nouvelle! à quels hurlements, à quelles révolutions. Et que vous avez bien raison de dire souvent, dans vos feuilles, que ces novateurs ne sont que plagiaires. Je les entends d’ici, s’écriant en latin: Mort à ceux qui ont dit avant nous ce que nous voulions dire: «Pereant qui ante nos nostra dixerunt!»
Cependant, peu à peu, l’action dramatique allait en s’élargissant, comme on dit aujourd’hui. Quand les Carlins à la suite eurent bien expliqué les affaires les plus secrètes de leurs maîtres, leurs sentiments les plus intimes, les maîtres vinrent à leur tour pour nous donner la paraphrase et le hoquet de leurs passions. Oh! si vous saviez combien ce sont là d’odieux personnages! Dans le théâtre des Chiens savants, les comédiens sont presque aussi ridicules que les auteurs. Figurez-vous de vieux Renards veufs de leurs queues et de vieux Loups endormis qui regardent tout sans rien comprendre. Voici des Ours épais et mal léchés qui dansent comme les autres marchent, des Belettes au museau effilé, à l’œil éraillé, à la patte gantée, mais sèche et maigre, même sous le gant qui la recouvre. Tout cela compose un personnel de vieux comédiens et de comédiennes déchirées qui ont passé, sans trop s’en inquiéter et sans en rien garder pour eux, à travers tous les crimes, toutes les vengeances, toutes les passions, tous les amours. Oh! les tristes créatures, vues du théâtre! et pourtant on ajoute que, hors du théâtre, ils se déchirent pour un gigot de mouton ou pour un cuissot de cheval. Mais j’oublie que la vie publique devrait être murée: donc je reviens à mon analyse par un détour.
Autant que j’ai pu comprendre le nouveau drame (il est écrit dans un jappement néo-chrétien qui ressemble plus à l’allemand anglaisé qu’au français,) il s’agissait, et ceci est le comble de l’abomination, de nous raconter les malheurs de la reine Zémire et de son amant Azor. Vous ne sauriez croire, mon maître, quelles singulières inventions ont été entassées dans cette hybride composition. Figurez-vous que la belle Zémire appartient tout simplement à la reine d’Espagne. Elle porte un collier de perles, elle passe sa vie dans le giron soyeux de sa royale maîtresse, elle mange dans sa main, elle boit dans son verre, elle est traînée par six chevaux fringants, elle la suit à la messe, à l’Opéra; en un mot, Zémire, petite-fille de Fox, arrière-petite-fille de Max, et qui compte parmi ses aïeux l’illustre, le célèbre, le royal César, frère de Laridon, Zémire est, après la reine d’Espagne, la seconde reine de l’Escurial!