Mais, d’autre part, dans les arrière-cuisines du château, et dans la roue ardente du tournebroche, un Animal tout pelé, tout galeux, bon enfant, du reste, nommé Azor, fait tourner la broche de la reine en pensant tout bas à Zémire. Il chante:
Belle Zémire, ô vous, blanche comme l’hermine!
O mon bel ange à l’œil si doux!
Quand donc à la fin prendrez-vous
En pitié mon amour, au fond de la cuisine?
Vous dormez tout le jour aux pieds de notre reine,
Et moi, vil marmiton,
Je tourne tout le jour dans ma noire prison.
Zémire, oh! tirez-moi de peine!
Laissez tomber, Madame, un regard favorable,
Sur mon respect, sur mon amour.
Ainsi l’astre à la fleur du soir est secourable
Du haut de l’éternel séjour.
Je vous assure, maître, que ces vers improvisés à la pâle clarté de la lampe furent trouvés admirables. Les amis du poëte se récrièrent que cela était tout parfumé de passion. En vain les linguistes, les Roquets, les Griffons, les Serpents Boas et non Boas, voulurent critiquer la coupe de ces vers, et ces rimes féminines heurtant des rimes féminines, et ces mots: cuisine, marmiton, accolés aux fleurs, à l’astre, à l’éternel séjour, comme choses tout à fait dissemblables, il y eut clameur de haro sur ces malintentionnés, et même j’ai vu le moment où ils allaient être jetés à la porte à l’aide de Martin-Bâton, sous-chef de claque du théâtre. Dites seulement à un musicien du Jardin des Plantes de mettre ces petits vers en musique, et faites-les chanter par la Girafe au long cou, vous m’en direz de bonnes nouvelles:
Du haut de l’éternel séjour.
Quand il eut bien chanté ces petits vers aux étoiles, au ciel bleu, à la brise du soir, à toutes les petites fleurs qui agitent leur tête mignonne dans la verdure des prairies, notre amoureux revient à ses jappements de chaque jour, en prose: «Zémire, Zémire, viens, dit-il; viens, mon âme; viens, mon étoile. Oh! que je voudrais tant seulement baiser de la poussière de tes pas, si tu faisais de la poussière en marchant!» Ainsi déclame et jappe le jeune Azor. Mais tout à coup, au milieu de son délire, arrive le marmiton qui lui jette de la cendre brûlante dans les yeux pour lui faire tourner la broche un peu plus vite.
Il faut vous dire que, dans le palais de l’Escurial, se tient le féroce Danois du ministre Da Sylva. Ce Danois est un insolent drôle, très-fier de sa position dans le monde, l’ami intime des Chevaux de M. le comte et chassant quelquefois avec lui, mais uniquement pour son propre plaisir. C’est un gentilhomme d’une belle robe et d’une belle souche, mais dur, féroce, implacable, jaloux, méchant. Vous allez voir.
Notre Danois a fait une cour assidue à la belle Zémire; il l’a même flairée de très-près. Mais elle, la noble Espagnole, n’a répondu que par le plus profond mépris aux empressements de cet amoureux du Nord. Alors que fait le Danois? Le Danois dissimule; on dirait qu’il a tout à fait oublié cet amour si maltraité. Mais, hélas! il n’a rien oublié, le traître! et comme un jour, en passant dans les fossés du château, il vit le tendre Azor assis sur son derrière, qui regardait d’un œil amoureux la niche de sa maîtresse: «Azor, lui dit le Danois, suivez-moi!» Azor le suit, la queue entre les jambes. Que fait alors mon Danois? Il mène Azor au bord de l’étang voisin, il lui ordonne de se jeter à l’eau et d’y rester pendant une heure. Azor obéit; le voilà qui se plonge dans les eaux bienfaisantes; l’eau emporte avec elle toute cette abominable odeur de cuisine; elle rend leur lustre à ces soies ébouriffées, sa grâce à ce corps maladif, leur vivacité à ces yeux fatigués par le feu du fourneau. Sorti de l’eau limpide, Azor se roule avec délices sur l’herbe odorante; il imprègne sa robe de l’odeur des fleurs, il blanchit ses belles dents au lichen du vieil arbre. C’en est fait, il a retrouvé tous les bondissements de la jeunesse; son jeune cœur se dilate à l’aise dans sa poitrine; il bat ses flancs de sa queue soyeuse;—il s’enivre, en un mot, d’espérance et d’amour. L’avenir lui est ouvert. Il n’est rien au monde à quoi il ne puisse atteindre, pas même la patte de Zémire. A la vue de tous ces transports extraordinaires, le Danois rit dans sa barbe, comme un sournois qu’il est, et il semble dire en grognant: «Coquette que vous êtes, malheur à vous! et toi, tu me le payeras, mon cher!»
Je dois vous dire, mon maître, pour être juste, que cette scène de réhabilitation sociale est jouée avec le plus grand succès par le célèbre comédien Laridon. Il est un peu gros pour son rôle, peut-être même un peu vieux. Mais il a de l’énergie, il a de la passion, il a du chic, comme on dit dans les journaux consacrés aux beaux-arts.