Une belle scène, ou du moins qui a paru belle, c’est la scène où Zémire, la Chienne de la reine, vient prendre ses ébats dans la forêt d’Aranjuez. Zémire marche à pas comptés, en silence; ses longues oreilles sont baissées vers la terre; sa démarche annonce la tristesse et les angoisses de son cœur. Tout à coup, au coin du bois, Zémire rencontre... Azor! Azor qui a fait peau neuve, Azor l’amoureux, Azor tout resplendissant de sa beauté nouvelle, Azor lui-même! Est-ce bien lui? n’est-ce pas lui? ne serait-ce pas un autre que lui? O mystère! ô pitié! terreur! Mais aussi, ô joie! ô délire! ô cher Azor! Rien qu’à se voir, les deux amants se sont compris sans se parler. Ils s’aiment, ils s’adorent, ils se le disent à leur manière. Ciel et terre, ils oublient toute chose. Qui dirait à celle-là: «Vous êtes assise sur un des plus grands trônes de l’univers,» elle répondrait: «Que m’importe?» Qui dirait à celui-ci: «Rappelle-toi que tu es un tourneur de broche,» il vous montrerait les dents. O belles heures poétiques! charmants délires de la passion! grandeurs et misères de l’amour! et pour finir toutes mes exclamations, vanité des vanités!

Sachez en effet qu’à la porte il y a un gond, à la serrure une clef, dans la rose un ver, sur la place publique un espion, dans le chenil un Chien, à plus forte raison à la lampe il n’y a pas mèche, et dans la forêt d’Aranjuez il y a le terrible Danois qui regarde nos deux amants de loin. «Oh! vous vous aimez, dit-il les pattes croisées sur sa poitrine; oh! vous vous aimez à mon dam et préjudice! eh bien, tremblez, tremblez, misérables!» Ainsi parlant, et quand Zémire est rentrée chez sa royale maîtresse, qui la rappelle avec des croquignoles dans les mains et des tendresses plein le regard, le Danois arrête Azor au milieu de sa joie. «Zémire te trouve beau, lui dit-il; mais à toute force, je le veux, je l’ordonne, il le faut, Zémire te verra, non pas dans ta beauté d’emprunt, non pas lisse et peigné comme un Chien de bonne maison, mais tout hideux, tout crasseux, tout couvert de sauces et de cendres, enfumé comme un Chien de marmiton que tu es; et non-seulement tu te montreras à Zémire tel que tu es, comme un vrai Porc-Épic, la serviette au cou, le poil hérissé, les pattes suppliantes, mais encore tu diras cela devant la reine, afin qu’elle sache bien la conduite de Zémire.

Ainsi jappe, ainsi hurle le Danois, le traître. Et vous ne sauriez croire, ô mon maître, les passions que ce monstrueux Animal a soulevées. Il n’y avait pas dans la salle assez de Geais, de Perroquets, de Merles, de Serpents, d’Animaux siffleurs, pour siffler ce misérable Danois. Toujours est-il que le pauvre Azor, naguère si beau, arrive tout souillé aux pieds de sa maîtresse; et là, devant le tormenteur, un affreux Héron au long bec emmanché d’un long cou, qui le regarde de toute sa hauteur, Azor déclare à Zémire qu’il n’est, en résultat, qu’un vil marmiton, qu’il sortait du bain, l’autre jour, quand il l’a rencontrée, et que c’était le premier bain qu’il prenait de sa vie. Maître, que vous dirai-je? A cet affreux récit, voilà Zémire qui se jette aux pieds d’Azor. «Oh! lui dit-elle, que j’ai de joie de t’aimer dans cette vile condition! que je suis fière de te faire le sacrifice de mon orgueil! Tu veux ma patte, mon amour, voilà ma patte: je te la donne à la face de l’univers!» A cette scène touchante, mon maître, vous eussiez vu pleurer toute la salle: le Blaireau, le petit-maître des balcons, s’efforçait en vain de retenir ses larmes; le Bœuf, dans sa baignoire, fermait les yeux pour ne pas pleurer; la Poule, au paradis, agitait ses ailes en sanglotant; le Coq, sur ses ergots, voulut appeler en duel le traître de mélodrame. Ce n’étaient, du parterre à la première galerie, que gémissements, grincements, évanouissements: on se serait cru dans une salle peuplée d’êtres humains.

Ici finit le quatrième acte.

Vous dirai-je maintenant le cinquième acte? Je ne crois pas que j’y sois obligé, mon maître: car enfin je ne crois pas que ce soit à moi, votre Chien, d’usurper les droits de votre critique. Qu’il vous suffise de savoir qu’à ce cinquième acte les Chiens étaient devenus des Tigres, comme cela se passe chez les bons auteurs. Le Tigre entrait à pas de Loup, le poignard à la main; il surprenait en adultère la Tigresse avec un autre Tigre de son espèce, et je vous laisse à penser s’il les poignardait avec férocité!

Il paraît que la douce Zémire, une fois mariée, était devenue une Tigresse; cela se voit dans les meilleurs ménages. Et puis on m’a dit que c’était une vieille histoire d’un Chien de basse-cour nommé Othello.