TROTTE-MENU.
Elles valent mieux pour les âmes faibles, peut-être; mais le Rat de cœur ne veut pas d’une vie qui est une torture de tous les instants, et il la rejette!...
RONGE-MAILLE.
Ah! tu donnes dans le suicide?... C’est une folie comme une autre; seulement elle est peu gaie.
TROTTE-MENU, gravement.
Ne plaisantez pas, tuteur; je parle sérieusement: cette vie de périls et de privations me fatigue, et j’y renonce...
RONGE-MAILLE.
Et tu as grand tort, crois-en ma vieille expérience... La vie n’est pas une mauvaise chose... elle a ses bons comme ses mauvais quarts d’heure... J’ai vu plus d’une fois l’ennemi face à face, et je n’en suis pas mort. Les piéges des Hommes ne sont pas si habilement combinés qu’on ne puisse s’y soustraire; la griffe des Chats n’est pas toujours mortelle. Ah! si défunt mon père était encore vivant, tu apprendrais de lui comment, à force de patience et de résolution, on se tire des situations les plus difficiles! J’étais bien jeune encore, quand un jour l’appât d’un morceau de lard le fit tomber dans un de ces traquenards vulgairement connus sous le nom de souricières. Tous réunis autour de sa prison, nous imitions notre pauvre mère, nous ne songions qu’à verser des larmes, en invoquant la miséricorde céleste... Lui, toujours calme, toujours grand, même dans le malheur, il nous dit: «Ne pleurez pas, agissez!... Peut-être, à quelques pas d’ici, l’ennemi veille dans l’ombre... Essayons de lui échapper... Plus d’une fois j’ai curieusement observé la construction de ces piéges inventés par la perversité humaine; et, si je ne me trompe, il n’est pas impossible d’en sortir. Cette porte qui vient de se refermer sur moi se rattache à ce que la science nomme un levier.» Mon père était un Rat de bibliothèque; il savait de tout un peu. «On prétend qu’avec un levier et un point d’appui on soulèverait le monde; si avec ce levier on peut sauver un père de famille, ça sera bien plus beau! Grimpez donc sur le toit de ma prison, et tous, réunissant vos efforts, suspendez-vous à ce levier: bientôt je serai libre.» Ses ordres sont exécutés; la porte fatale se rouvre; mon père nous est rendu, et déjà nous allions fuir, lorsque, d’un bond terrible, un affreux Matou s’élance au milieu de nous. «Partez!» nous crie mon père, dont rien ne peut ébranler le courage; et voilà que seul il tient tête à ce terrible adversaire. Noble lutte! il y reçut force égratignures, même y perdit la queue, mais n’y laissa pas la vie. Peu d’instants après, il avait regagné notre trou domestique; et pendant que nous léchions le sang de ses blessures, il nous disait en souriant: «Voyez-vous, mes enfants, il en est du péril comme des Bâtons flottants:
«De loin, c’est quelque chose, et de près, ce n’est rien.»