LES SOUFFRANCES
D’UN SCARABÉE

Violette, qui est la Colombe la plus aimable et la plus raisonnable du monde, portait l’autre jour une jolie épingle à sa collerette. Un Hibou philosophe et Oiseau de lettres lui en fit compliment.

«C’est, répondit Violette, un cadeau de ma marraine la Pie voleuse. Cela représente un Insecte sur une feuille de pivoine. Au moyen de ce talisman, on a toujours son bon sens; on voit les choses comme elles sont, et non pas à travers les besicles de la mode.»

Le Hibou s’approcha pour examiner ce beau joyau, et comme la Colombe vit bien que le cou blanc sur lequel il était posé empêchait le philosophe de regarder avec toute l’attention qu’il fallait, elle détacha l’épingle et la lui donna.

«Je vous la rendrai demain,» dit l’Oiseau nocturne. L’Insecte me racontera son histoire, et je saurai par lui pourquoi vous êtes si charmante et si sage.

En effet, lorsqu’il fut rentré chez lui, le Hibou mit l’épingle sur sa table, et aussitôt la petite Bête marcha sur la feuille de pivoine. C’était un Scarabée vert qui avait la mine d’un honnête garçon d’Insecte. Il passa une patte sur ses yeux, étendit une aile et puis l’autre; il tourna son nez pointu vers le philosophe d’un air intelligent et amical, et consentit à lui raconter son histoire en ces termes:

Je suis né sur les bords de la Seine, dans un grand jardin qui a reçu son nom d’un temple consacré à la déesse Isis. Il y avait longtemps que les Charançons fossoyeurs avaient mis en terre mes parents, lorsque le sentiment de l’existence me vint à l’ombre d’une Mimosa pigra, la sensitive paresseuse, dont le suc fut mon premier aliment. Une excellente Jardinière m’avait recueilli chez elle. Tandis qu’elle s’en allait aux champs sur ses longues pattes, j’ouvrais mes ailes, et je m’envolais bien loin dans les prés. Mes compagnons étaient des Bêtes simples. Je n’entrais que dans des fleurs sans culture. On me traitait en ami chez les coquelicots, où régnaient la franchise et le laisser aller. Comme j’étais déjà grand garçon, je cherchais les roses buissonnières, et je poursuivais les Abeilles laborieuses, qui abandonnaient un moment leurs ménages pour rire avec moi. Hélas! ce beau temps a passé comme un rêve! Le besoin de l’inconnu me dévora bientôt et me fit prendre en dégoût les mœurs paisibles de la campagne.