Un Hibou philosophe et Oiseau de Lettres.

L’envie me vint de faire tirer mon horoscope par un Animal savant. Il y avait dans le pays un Capricorne qui passait pour sorcier et qui habitait un endroit sauvage. Malgré les cris et l’effroi de la bonne Jardinière, je me fis conduire dans la retraite de ce magicien. Le Capricorne portait une robe rouge couverte de signes cabalistiques. Il me reçut poliment, et, après avoir décrit des courbes bizarres avec ses antennes, il s’écria en regardant le creux de ma patte:

«Oh! oh! voilà un Animal qui a de la race. Est-ce que nous serions échappé d’une ancienne collection? Que diable viens-tu faire dans ce jardin? Tu n’y seras pas à la noce, mon ami.

—Monsieur le Capricorne, répondis-je, si je suis une bête de génie, vous pouvez me l’apprendre; cela ne me fera pas de peine. Si je dois jouer un rôle considérable dans le monde, je suis prêt à m’y résigner.

—Voyez-vous cela! reprit le sorcier ironiquement. Tu serais volontiers un don Juan Papillon; tu consentirais à goûter de l’ambroisie des dieux, sauf à payer ce régal par les souffrances de Tantale; tu déroberais le feu céleste comme Prométhée, au risque d’être mangé par un Vautour! Tu n’es pas dégoûté! Mais rassure-toi; il n’est pas besoin de tout cela pour être mal à l’aise dans le printemps où nous vivons. Tu n’es qu’un bon Insecte qui porte en lui la simple flamme du sens commun. C’est bien suffisant. Ah! tu t’avises de vouloir distinguer le vrai du faux et l’or du clinquant! tu refuses absolument de croire que les vessies sont des lanternes! Eh bien, mon garçon, tu feras de la belle besogne dans ce pays-ci! Va, ton sort est inévitable: ta vie ne sera qu’une attaque de nerfs.»

Je me retirai un peu déconfit par le pronostic du Capricorne, mais toujours brûlant du désir de me lancer au milieu du vaste jardin d’Isis, où des milliers d’Insectes fourmillaient et se heurtaient dans un air empoisonné. Un jour que je cherchais à ramener le calme dans mon esprit, je me promenais dans les solitudes d’un potager, lorsque je fis la rencontre d’un vénérable Rhinocéros qui méditait sous l’ombre épaisse d’une laitue. Je le priai humblement de me donner de ces avis fleuris et précieux que Mentor prodiguait au jeune Télémaque du temps de madame de Maintenon.

Monsieur le Sorcier, si je suis une Bête de génie, vous pouvez me l’apprendre;
cela ne me fera pas de peine.

«Volontiers, me dit-il: vous avez des devoirs à remplir et des droits à exercer. Il faut devenir un Scarabée policé. Voyez-vous, là-bas, toutes ces fleurs de luxe? Demandez qu’on vous y introduise, et vous serez admis dans la bonne compagnie. Le jargon en est facile. Vous ferez quelques contorsions de politesse devant la maîtresse du logis. Quand vous aurez prêté une oreille attentive aux balivernes qu’on voudra bien vous dire, on vous régalera d’un peu d’eau chaude, et vous pourrez faire la cour aux Demoiselles. Ayez soin de vous tenir au courant des nouvelles et des méchants propos qu’on débite les uns contre les autres. Il ne s’agit pas de se divertir, mais de paraître content; ni d’être amoureux, mais d’en avoir quelquefois l’apparence. Il n’est pas question d’avoir des opinions, des sentiments, des goûts ou des passions, mais d’offrir à peu près le semblant d’un Insecte qui pourrait dans le fond penser ou sentir quelque chose. Ne vous laissez pas voler votre bien, et prenez garde à qui vous donnez votre cœur, car on vous trompera le plus civilement du monde. Voilà pour l’article de vos plaisirs. Vos devoirs sont aisés à comprendre. Cinq ou six fois dans l’année seulement, vous serez invité à vous déguiser militairement et à faire pendant vingt-quatre heures ce qu’il passera par la tête à des Frelons de vous commander.