—Ne vous trompez pas sur le mot, répondit le Hanneton. Les Paons du jour viennent ici pour les Sauterelles du théâtre, qui cachent avec soin leurs fémurs sous une gaze transparente. Les Guêpes viennent pour chercher fortune et les Demoiselles pour se montrer; mais on fait tout cela en écoutant le meilleur chant du monde. Chut! voici la première Cigale qui commence son grand air.»
J’ouvris mes oreilles à deux battants. La première Cigale, vêtue avec luxe, poussait des cris dramatiques dans un beau jardin de papier peint. L’orchestre accompagnait comme s’il eût assisté aux débuts de Stentor, cette basse-taille vantée des anciens, et pourtant la prodigieuse Cigale trouvait encore moyen de le surpasser et de me perforer le tympan. Il eût été malhonnête de ne pas écouter lorsqu’on faisait tant de bruit pour me divertir. Le morceau charmant était d’ailleurs cette cavatine qui se trouve en tête de tous les opéras nouveaux et qui a la vogue depuis nombre d’années. Impossible de ne pas être satisfait. Pour nous reposer du vacarme aigu de cette cavatine, par un ingénieux contraste, on introduisit sur la scène trois cents Grillons qui entonnèrent un chœur à faire crouler la salle, et le rideau tomba en attendant de nouvelles merveilles.
Après le tour des Cigales vint celui des Sauterelles. Autant les premières s’étaient évertuées à crier de tous leurs poumons, autant les autres s’essoufflèrent à gigoter de toute la vigueur de leurs jarrets. Apparemment, elles savaient exprimer quantité de choses avec leurs pattes, car mon compagnon me traduisait ces signes dans le langage vulgaire; sans lui je n’y aurais pas su démêler autre chose que des gambades. Ce spectacle, d’ailleurs, était fort gracieux et j’y prenais un plaisir extrême; mais tout à coup les jolies Sauterelles s’envolèrent et le tapage recommença plus fort qu’auparavant. Je fus pris d’une telle migraine que je ne pus résister au désir de m’élancer dehors, dans la nuit orageuse.
«Ce n’est pas là ce que vous m’aviez promis, dis-je au Hanneton mondain, quand j’eus respiré quelques bouffées d’air. Je vous avais demandé des chansons et je n’ai encore entendu qu’un brillant vacarme. Menez-moi, je vous prie, dans un endroit où l’on ne fasse pas de la musique à grand renfort d’épées et de flambeaux.
—J’ai votre affaire, répondit mon compagnon; suivez-moi, je vais vous conduire en un lieu choisi où l’on ne cultive que le bel art de la musique, dépouillé de tous les accessoires qui pourraient vous en distraire. Vous y entendrez une Cigale étrangère, adorable et adorée des quatre parties du monde.»
En trois coups d’ailes, nous volâmes jusqu’aux abords d’une vaste tulipe rouge. Le Cloporte de l’entrée nous donna deux billets, et nous arrivâmes à nos places au moment même où la Cigale adorable entonnait le plus bel air de la pièce. Elle chantait dans une langue inconnue, la plus douce qu’il soit possible d’imaginer. Cette fois, je fus ravi et transporté d’aise; mais quand elle eut fini son morceau, de pauvres Cri-cris sans voix commencèrent à s’égosiller autour d’elle, en sorte que mon plaisir en fut gâté.
«D’où vient cela? demandai-je à mon compagnon. Pourquoi tous les autres rôles de la pièce sont-ils sacrifiés? Est-ce qu’il n’y a dans cet établissement qu’une seule voix et qu’un seul talent?
—Si fait, me répondit le Hanneton, il y a, au contraire, plusieurs gosiers incomparables; mais, pour les entendre, il faut revenir demain. Le jour où la Cigale adorée se montre, on met le premier Grillon dans l’armoire, et le jour où chante le premier Grillon, la Cigale adorée reste dans sa cachette.
—Et pourquoi cette parcimonie de chansons?