—Pour vous obliger à revenir. Si l’on servait à l’auditoire toutes les merveilles à la fois, cela coûterait trop cher à l’entrepreneur.

—Mais il en résulte que l’exécution est pleine de disparates et d’imperfections. Allons ailleurs, et cherchons un endroit où l’on fasse de la musique sans marchander.

—Je vous ai gardé la meilleure pour la dernière. Je vous avertis qu’il faut être connaisseur et avoir l’ouïe délicate et exercée pour goûter ce que vous allez entendre.

—A force de méditation, j’en comprendrai bien quelques petites beautés.

—Je n’en répondrais pas. Moi-même, qui suis initié, il y a des moments où je perds le fil de mes idées. Il faut savoir trouver le fin des choses, comme un gourmet découvre la langue de la Carpe, tandis que le vulgaire s’égare dans les arêtes. Où pensez-vous que soit le mérite d’un morceau de musique instrumentale?

—Pardieu! comme pour tous les morceaux de musique du monde, il est dans le choix d’une mélodie agréable, dans les développements heureux que le compositeur sait lui donner, et dans le travail d’harmonie dont il l’accompagne.

—J’en étais sûr! vous n’y êtes pas du tout, mon cher Scarabée. Ces idées-là sont arriérées de deux siècles au moins. Le charme de la musique consiste uniquement aujourd’hui dans la prestesse des pattes de l’exécutant, dans la végétation poilue de l’Insecte qui tape sur l’outil sonore. Le fin de l’harmonie, les délices de la mélodie sont dans le nez de l’Animal qui remue ses articulations sur l’instrument, dans la couleur de ses écailles, dans la manière dont il courbe les nodus de son épine dorsale à l’entour d’un violoncelle, dans le roulement de l’œil au fond de son orbite. Nous allons voir de ces artistes profonds qui donnent à la pensée une forme mystique, et néanmoins très-lucide pour celui qui est initié au langage chromatique des objets, à la vague harmonie des passions et aux rhythmes divers de la nature morte.

—Peste! dis-je en ouvrant de grands yeux, je vois, en effet, que ces belles affaires pourraient bien n’être pas à ma portée. N’importe: conduisez-moi toujours. Ma curiosité est extrême, et je grille du désir de connaître ces rhythmes que vous venez de me dire.»

Le Hanneton m’introduisit dans le vaste calice d’un Datura fastuosa richement décoré pour un concert instrumental, dans lequel on n’entrait pas sans payer fort cher. Le public en était plus élégant encore que celui de l’Académie.

Un cercle de Cantharides à couleurs changeantes murmuraient à demi-voix. Elles étaient rangées autour d’un ustensile à queue très-perfectionné, d’où les prodiges d’harmonie annoncés devaient s’élancer bientôt sous les doigts d’un Mille-Pattes fameux. Après s’être fait attendre pendant deux petites heures, les artistes arrivèrent enfin. Le Scolopendre s’assit devant son instrument. Il promena ses regards sur l’auditoire, et un silence profond s’établit aussitôt.