Le morceau débuta par trois accords foudroyants qui partaient de la note la plus basse du clavier jusqu’à la plus haute. Ayant ainsi commandé le sérieux et l’attention par cette entrée imposante, le virtuose se décida, quoique à regret, à poser ses doigts dans le médium de l’instrument. Alors commença un adagio lent et vague, d’une mesure insaisissable, et que les fioritures rendaient encore plus confus. Le motif en était pauvre; mais qu’importe la misère d’une étoffe, lorsqu’elle est si chargée de broderies qu’on ne peut plus la voir? Ce n’était d’ailleurs qu’une introduction pour donner un avant-goût du morceau, et comme il y avait force roulements de grosses notes, je pensai qu’il ne s’agissait pas d’un badinage. Cependant ce fut le contraire qui arriva. Le nuage sombre et mystérieux de l’introduction s’ouvrit bientôt, et de son sein jaillit un pont-neuf de ballet, un air de danse tout guilleret qui semblait relever gaiement sa robe des deux mains pour folâtrer sur l’herbe courte. Le petit coquin avait paru subitement comme ces bonshommes qu’on met dans les faux pâtés de carton, et qui sautent au nez de l’imprudent qui découpe. Ce trivial et badin motif avait croupi depuis dix ans dans les jambes des plus vieilles Sauterelles de l’Opéra. On en était rassasié de toutes les façons, mais l’auditoire, flatté de le reconnaître, le salua de la tête comme un ancien ami.

Le morceau débuta par trois accords foudroyants qui partaient de la note
la plus basse du clavier jusqu’à la plus haute.

A la suite de ce thème anodin, la chaîne sans fin des variations déroula ses anneaux éternels comme un Serpent à sonnettes. Le Scolopendre jouait son air de danse au fin fond des basses du clavecin avec une seule patte, tandis que les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres pattes voltigeaient du haut en bas en agréments furieux, et puis le motif passait à droite et cédait la gauche à la nuée des triples croches. Ces évolutions se répétèrent indéfiniment, au plaisir toujours croissant de l’assemblée. Tout à coup il y eut un temps d’arrêt. Le virtuose compta quelques mesures avec l’air terrible de Thoas s’écriant: «Tremble! ton supplice s’apprête!» Il prit alors son motif innocent par les cheveux; il lui arracha un bras, lui coupa une jambe, lui aplatit le visage, le tordit entre ses doigts au point d’en faire un six-huit d’un simple deux temps qu’il était de naissance; puis il le jeta sur l’enclume fumante de son clavier, et se mit à forger dessus outrageusement avec ses mille pattes. C’était le finale, ou comme qui dirait le bouquet du feu d’artifice.

Et le Scolopendre forgea de plus fort en plus fort sur le pauvre motif estropié. Il forgea cinq minutes; il forgea dix minutes durant. Et par moments il forgeait si vite, qu’on ne pouvait plus le suivre; puis il forgeait tout à coup si lentement, que l’on restait malgré soi la bouche ouverte et la patte en l’air à attendre qu’il reprît un train plus rapide. Et il revenait à ce train rapide peu à peu; et il le dépassait encore par une vitesse terrible. La mesure devenait ce qu’elle pouvait au milieu de ces fluctuations. Et à force de voir ce Scolopendre forger ainsi, les Cantharides commencèrent à marquer insensiblement le mouvement de la forge par de petits signes de tête; et puis les signes de tête devinrent plus sensibles; et bientôt tout le corps marqua la mesure; et les pieds, les mains, les éventails des Cantharides, tout forgeait à la fois avec un ensemble qui témoignait assez le plus haut degré de l’émotion et du plaisir. Les unes avaient l’œil flamboyant, les autres en coulisse, et d’autres encore n’en montraient plus que le blanc; de sorte que ce fut comme une ivresse générale qui ressemblait à de l’épilepsie. Et comme j’échappais à la contagion, je rentrai en moi-même au milieu du bruit et des explosions, tandis que le morceau se terminait par une interminable pétarade de ces accords auxquels on reconnaît la rare fécondité des Scolopendres.

«Oh! disait une Cantharide à sa voisine, puissance de la musique! Mon âme, remplie, harcelée, tiraillée, déchirée, a parcouru les sphères lumineuses du firmament. Elle s’arrête enfin, brisée, éperdue, et retombe à moitié morte dans cette odieuse vie réelle. Je voudrais une glace à la vanille.

—Ah! disait une autre Cantharide en se pâmant d’aise, j’ai monté en quelques minutes l’échelle entière des passions: l’amour, la jalousie, le désespoir, la fureur, j’ai tout souffert en un clin d’œil. Par pitié, de l’air! Ouvrez une fenêtre!

—Eh! murmurait une troisième Cantharide, affreux tyran, harmonie que j’adore et que je redoute, ne peux-tu laisser en paix mon imagination? J’ai vu des bois de citronniers où passaient des Capricornes mouchetés; j’ai vu des convois de Fourmis défiler sous les arceaux noirs d’une cathédrale; j’ai vu des prairies verdoyantes où de jeunes Charpentiers gravaient leurs chiffres sur l’écorce des bouleaux; j’ai vu des Blattes qui dévoraient un pain de sucre; j’ai vu des feuillages d’un vert très-sombre dans lesquels s’enfonçait un beau Papillon, qui se transformait subitement en Araignée pour s’évanouir au fond d’une caverne obscure.

—Aïe! hélas! holà! criait une Cantharide d’un âge mûr; quelle ivresse! quelles délices! quel bonheur! quel génie! Ce Scolopendre est immense!»

Je me tournai vers un gros Taon qui me parut avoir du bon sens, et je lui demandai timidement si ce n’était pas par ignorance que je n’avais su rien voir de toutes les merveilles qu’on débitait sur le pont-neuf varié que nous venions d’écouter.