Le lendemain mon guide me fit comprendre qu’il était nécessaire de visiter plusieurs Sphinx tête-de-mort qui regardaient la nature du haut de leur belvédère, et tâchaient d’en imiter les formes et les couleurs. La plupart de ces infortunés n’avaient plus que des tronçons à leurs épaules, pour avoir entrepris trop jeunes de voler de leurs propres ailes. Ils se traînaient à l’aveugle, comme s’ils eussent encore vécu à l’état de nymphes, et ne savaient quelle route suivre, faute d’avoir été mis dès leur enfance dans le droit chemin. Le premier de ces Sphinx que nous visitâmes nous parla fort bien de son métier.
«On ne fait rien de bien sans art, disait-il, et il n’y a point d’art sans règles. Il faut donc suivre les préceptes des maîtres. Nulle composition ne saurait être heureuse sans l’ordre et la régularité. Nous devons reproduire de belles images, choisir dans la nature ce qui flatte les yeux et rejeter le grossier ou la laideur. C’est ce que j’ai cherché à faire dans le tableau que vous allez voir.»
Et, en parlant ainsi, le Sphinx nous montra une toile qui représentait une bataille de ces Larves que le microscope solaire découvre dans une goutte d’eau.
Le second Sphinx nous déroula d’incroyables systèmes qui ressemblaient fort aux divagations d’un fou.
«Quand je fais le portrait d’un Insecte, disait-il, je ne m’endors pas à copier les couleurs que je lui vois. Je cherche une plante qui ait quelque rapport avec le modèle; j’imite cette plante, et non pas l’objet que j’ai sous les yeux. C’est d’après ces idées que j’ai mis sur la toile le Lépidoptère que voici.»
Je m’attendais à voir une drogue, et il se trouva au contraire que le Sphinx nous présentait une charmante figure de Religieuse à ailes grises. Le Hanneton m’apprit que ces contradictions entre le dire et le faire étaient choses communes en ce temps-ci. Il me conduisit ensuite dans une réunion de Cochenilles infatuées du rouge ardent, qui étalaient gauchement leurs couleurs crues sur des feuilles mortes.
«Mes amis, criait une de ces Cochenilles, il n’y eut jamais qu’une belle époque pour les arts.»
Je me hasardai à dire qu’on avait toujours cité quatre grands siècles, mais que j’accorderais volontiers la prééminence à l’un d’eux sur les trois autres. Je croyais émettre une banalité pour amener un sujet quelconque sur le tapis, mais lorsque j’eus prononcé le mot d’antiquité, une clameur m’apprit que je venais de lâcher une sottise.
«L’antiquité, reprit la Cochenille, c’est une époque d’enfance et de misère. Les Insectes n’étaient alors que des Chrysalides aveugles.