Il faut vous dire que mes heures de solitude recèlent un être fainéant, d’une espèce qui n’a jamais été décrite par aucun naturaliste, peu occupé à mon service, et qui, dans ce moment-là, pour faire quelque chose, faisait semblant de remettre à un niveau encore plus exact les livres symétriquement rangés de ma bibliothèque.
La postérité s’étonnera peut-être d’apprendre que j’avais une bibliothèque, mais elle aura d’ailleurs à s’étonner de tant de choses, que j’espère qu’elle ne s’occupera de cela qu’à ses moments perdus, s’il lui en reste.
L’être qui m’interpellait ainsi se serait peut-être appelé autrefois un génie familier; mais par le temps qui court, bien que les génies ne soient pas rares, ils n’ont garde d’être familiers, et nous chercherons un autre nom à celui-ci, si vous voulez bien le permettre.
«Ma foi! vous avez tort, répéta-t-il.
—Comment! repris-je avec indignation, l’amour du paradoxe, qu’on vous a si souvent reproché, vous entraînerait-il jusqu’à défendre cette race maudite et corrompue? Ne comprenez-vous pas ma répugnance, ne partagez-vous pas mon antipathie?
—Je crois, voyez-vous, dit Breloque (appelons-le Breloque), en s’accoudant sur la table avec un certain air doctoral qui ne lui allait pas mal, que les mauvaises réputations s’usurpent comme les bonnes, et que l’espèce dont il est question, ou du moins un exemplaire de cette espèce, avec lequel j’ai été intimement lié, est victime d’une erreur de ce genre.
—Alors, dis-je, c’est donc d’après votre propre expérience que vous parlez?
—Comme vous dites, monsieur, et si je ne craignais de vous faire perdre un temps précieux, j’essayerais de vous raconter simplement comment la chose arriva.
—Je veux bien; mais qu’en résultera-t-il?