—Il n’en résultera rien.

—A la bonne heure! Prenez ce fauteuil, et, si je m’endors pendant votre récit, ne vous interrompez pas, je vous en prie, cela me réveillerait.»

Après avoir pris du tabac dans ma tabatière, Breloque commença ainsi:

«Vous n’ignorez pas, monsieur, que, malgré l’affection qui m’attache à votre personne, je ne me suis pas soumis à un esclavage qui nous gênerait tous les deux, et que j’ai mes heures de loisir, où je puis penser à toutes sortes de choses, comme vous avez les vôtres où vous pouvez ne penser à rien. Or, j’ai bien des manières de passer mon temps. Avez-vous quelquefois pêché à la ligne?

—Oui, répondis-je. C’est-à-dire que je suis allé souvent, dans un costume approprié à la circonstance, m’asseoir au bord de l’eau depuis le lever du soleil jusqu’au soir. J’avais une ligne superbe montée en argent avec le luxe d’une arme orientale; seulement elle était plus innocente. Hélas! j’ai passé là de douces heures, et j’y ai fait de bien mauvais vers, mais je n’y ai jamais pris de Poisson.

—Le Poisson, monsieur, est une chose d’imagination qui n’a aucun rapport avec le bonheur qu’éprouve le véritable pêcheur à la ligne. Peu de personnes comprennent les charmes de cette préoccupation singulière qui balance doucement, et sans la moindre impatience, la même espérance vague, la même eau transparente, la même vie oisive, mais non désœuvrée, pendant des années sans nombre, car il n’y a pas de raison pour qu’un pêcheur à la ligne meure.»

Je fis un signe d’assentiment.

«Peu de personnes comprennent cela pourtant, reprit-il, car, sur une multitude de gens qui se livrent à cet exercice, il y en a un grand nombre qui tiennent une ligne comme ils tiendraient autre chose, et qui ne pensent pas plus à ce qu’ils font que s’il s’agissait d’un livre ou d’un tableau. Ces gens-là, monsieur, gâtent les plus belles choses, et remarquez qu’ils se sont horriblement multipliés depuis quelque temps.