«Je suis heureux, monsieur, dit-il avec expansion, de vous voir épris des plaisirs vraiment dignes, vraiment parfaits de ce monde. Connaissez-vous un être plus heureux et en même temps plus recommandable pour ses amis et pour ses concitoyens que celui qu’on rencontre dès le matin, haletant et joyeux, battant les grandes herbes avec sa freloche, portant à sa boutonnière une pelote armée de longues épingles pour piquer adroitement, et sans lui causer la moindre douleur (car il ne s’en est jamais plaint), l’insecte ailé que le zéphyr emporte? Pour moi, je n’en connais pas qui m’inspire une confiance plus entière, avec lequel j’aimasse mieux passer ma vie, qui me soit plus sympathique en tous points, en un mot que j’estime davantage. Mais nous n’en sommes pas là-dessus, et je trouve que nous nous écartons beaucoup de notre sujet.

—Il me le semble comme à vous, au moins.

—J’y rentre. Or, pour ne plus parler du chasseur en général, puisque décidément cela vous fait de la peine, je me permettrai, en toute modestie, de vous entretenir de moi en particulier. Un jour que j’étais emporté par l’ardeur de la chasse, car ce n’est pas ici comme à la pêche à la ligne, dont nous parlions il n’y a qu’un instant...»

Je me soulevai pour m’en aller, il me fit rasseoir doucement.

«Ne vous impatientez pas, la pêche ne rentre ici que pour une simple comparaison, ou plutôt pour vous faire remarquer une différence. La pêche demande l’immobilité la plus parfaite, tandis que la chasse, au contraire, exige la plus grande activité. Il est dangereux de s’arrêter, on peut attraper un refroidissement.

—On ne peut même attraper que cela, murmurai-je avec beaucoup d’humeur.

—Comme je ne pense pas, continua-t-il, que vous attachiez la moindre prétention au mot que vous venez de dire, et qui n’est pas neuf, je ne m’interromprai pas davantage. Un jour donc que je m’étais laissé entraîner à la poursuite d’un merveilleux Apollon, dans les montagnes de la Franche-Comté, je m’arrêtai hors d’haleine dans une petite clairière où il m’avait conduit. Je pensais qu’il profiterait de ce moment pour m’échapper tout à fait; mais, soit insolence et raillerie, soit qu’il fût fatigué aussi du chemin qu’il m’avait fait faire, il se posa sur une plante longue et flexible qui s’inclinait sous son poids, et là, sembla m’attendre et me narguer. Je réunis avec indignation les forces qui me restaient, et je m’apprêtai à le surprendre. J’arrivais à pas de loup, l’œil fixe, le jarret tendu, dans une attitude aussi incommode que disgracieuse, mais le cœur rempli d’une émotion que vous devez comprendre, lorsqu’un méchant Coq, qui était dans ces environs, entonna de sa voix glapissante son insupportable chanson. L’Apollon partit, et je ne pus pas lui en vouloir, j’étais prêt à en faire autant. Mais la perte de mon beau Papillon me laissait inconsolable; je m’assis au pied d’un arbre, et je me répandis en injures contre le stupide Animal qui venait de me ravir le fruit de tant d’heures pleines d’illusions, et de tant de fatigues fort réelles. Je le menaçai de tous les genres de mort, et, dans ma colère, j’allai même, je l’avoue avec horreur, jusqu’à préméditer la boulette empoisonnée. Au moment où je me délectais dans ces préparatifs coupables, je sentis une patte se poser sur mon bras, et je vis deux yeux très-doux se fixer sur mes yeux. C’était un jeune Renard, monsieur, de la plus charmante tournure; tout son extérieur prévenait d’abord en sa faveur: on lisait dans son regard la noblesse et la loyauté de son caractère, et quoique prévenu alors, comme vous l’êtes encore vous-même, contre cette espèce infortunée, je ne pus m’empêcher de me sentir tout à fait porté d’affection pour celui qui était auprès de moi.

«Ce sensible Animal avait entendu les menaces que j’avais adressées au Coq, dans la soif de vengeance dont j’étais possédé.

«—Ne faites pas cela, monsieur,» me dit-il avec un son de voix si triste, que j’en fus ému jusqu’aux larmes; «elle en mourrait de chagrin.» Je ne comprenais pas parfaitement.

«—Qui, elle? hasardai-je.