«Je demeurai confondu.
«—Monsieur, lui dis-je avec autant de calme que cela me fut possible, ne croyez pas qu’une inimitié récente et personnelle répande la moindre influence sur mon opinion à l’égard de cet Animal. Je me crois au-dessus de cela. Mais toute ma vie j’ai professé un si souverain mépris pour les individus de cette espèce, que je n’avais pas besoin de la sympathie bien naturelle qu’éveille en moi le récit de vos malheurs pour maudire l’attachement que Cocotte porte à celui-ci. En effet, quoi de plus sottement prétentieux et de plus prétentieusement ridicule qu’un Coq? quoi de plus égoïste et de plus occupé de soi-même? quoi de plus trivial et de plus bas? et comme il porte bien tous ces caractères-là dans l’expression de sa stupide beauté! Le Coq est certainement ce que je connais de plus laid, à force d’être absurde.
«—Il y a bien des Poules qui ne sont pas de votre avis, monsieur, dit mon jeune ami en soupirant; et l’amour de Cocotte est une triste preuve de la supériorité que donne un physique avantageux, rehaussé d’une grande assurance. Pendant un temps, trompé par le peu d’expérience que j’ai des choses de la vie et par l’excès de mon amour, j’avais espéré que ce dévouement profond et sans bornes serait compris tôt ou tard par celle qui l’inspire; que du moins on me tiendrait compte de la victoire qu’une passion insensée m’a fait remporter sur mes premiers penchants; car, vous le savez, monsieur, je n’étais pas né pour une pareille affection; et quoique l’éducation eût déjà bien modifié mes instincts, j’avais peut-être eu quelque mérite à spiritualiser un attachement qui se traduit ordinairement, du Renard à la Poule, d’une façon extrêmement matérielle. Mais l’amour heureux est impitoyable; et Cocotte me voit souffrir sans remords et presque sans s’en apercevoir. Mon rival jouit de mes peines; car, au jeu de la fatuité et de l’insolence, il est de première force. Mes amis indignés me méprisent et m’abandonnent: je suis seul sur la terre; mon protecteur a fini ses jours dans une retraite honorable; et je prendrais la vie en horreur, si cette folie, qui absorbe toutes mes pensées, ne l’entourait pas encore, malgré le tourment qu’elle me cause, d’un certain et inexprimable charme.
«Je vis pour voir celle que j’aime, et il faut que je la voie pour vivre: c’est un cercle vicieux dans lequel je tourne comme un malheureux écureuil dans sa cage; sans espoir et sans volonté de sortir jamais de ma prison, je rôde autour de celle qui dérobe Cocotte à l’appétit féroce de mes semblables, et à l’attachement le plus passionné et le plus respectueux qui ait jamais été ressenti ici-bas. Je sens que je dois porter jusqu’à la fin de mes ans le poids de ma chaîne, et je ne m’en plaindrais pas, s’il m’était permis de penser qu’avant le terme de ma vie et de mes douleurs je pourrai prouver à cette créature adorable que j’étais digne de sa tendresse, ou du moins de sa pitié!
«Vous êtes si rempli d’indulgence, monsieur, que les circonstances toutes naturelles qui ont réuni nos deux existences ne vous seront peut-être pas tout à fait indifférentes.
«Il faut donc, si vous le permettez, que je vous fasse assister à un sanglant conciliabule qui eut lieu l’été dernier, et où le respect dû à la mémoire de mon père me fit seul admettre; car, je vous l’ai déjà dit, mon goût pour la vie contemplative et mon éducation excentrique et humanitaire m’avaient toujours valu, de la part de mes proches, les coups de patte et les sarcasmes les plus amers. D’ailleurs, l’assistance que j’aurais pu prêter dans une échauffourée du genre de celle dont il était question était une chose qui paraissait généralement douteuse.
«Il s’agissait simplement de surprendre, pendant l’absence du maître et de ses Chiens, la basse-cour de cette ferme que vous voyez ici près, et d’y accomplir un massacre dont les seuls préparatifs vous eussent fait dresser les cheveux sur la tête.—Pardon, dit-il en s’interrompant, je ne remarquais pas que vous portiez perruque.
«Malgré la douceur de mon caractère, je me prêtai d’assez bonne grâce à ce qu’on exigeait de moi: peut-être même, car un sot orgueil s’introduit dans tous les sentiments humains, ne fus-je pas fâché de prouver à mes amis, dans cette occasion dangereuse, que, tout rêveur que j’étais, je ne manquais pas d’audace quand le moment et le souper l’exigeaient; et puis, je vous avoue que ce complot, dont le souvenir seul me fait frémir, ne me semblait pas alors aussi odieux qu’il l’était réellement. C’est que je n’aimais pas encore; et il n’y a que l’amour qui rende tout à fait bon ou tout à fait méchant. Le soir venu, nous entrâmes triomphalement dans la cour peu défendue de la ferme, et nous y vîmes, sans remords, nos victimes futures déjà presque toutes livrées au sommeil. Vous savez que les Poules se couchent habituellement de fort bonne heure. Une seule veillait encore: c’était Cocotte.
«A sa vue, je ne sais quel trouble inconnu me saisit. Je crus d’abord être entraîné vers elle par une propension naturelle, et je m’en voulais de retrouver au fond de mon cœur ce vice de ma nature, que l’éducation avait tant travaillé à détruire en moi; mais bientôt je reconnus qu’un tout autre sentiment s’était emparé de mon être. Je sentis ma férocité se fondre au feu de son regard; j’admirai sa beauté: le danger qu’elle courait vint encore exalter mon amour. Que vous dirai-je, monsieur? je l’aimais, je le lui dis; elle écouta mes serments comme une personne habituée aux hommages; et je me retirai à l’écart, complétement séduit, pour rêver au moyen de la sauver. Je vous prie de remarquer que mon amour a commencé par une pensée qui n’était pas de l’égoïsme. Ceci est assez rare pour qu’on y fasse attention.
«Lorsque je crus avoir assez réfléchi au parti que j’avais à prendre, je revins vers ces Renards altérés de sang, dans la compagnie desquels j’avais le malheur d’être compromis, et je les engageai d’un air indifférent à manger quelques œufs à la coque, afin de s’ouvrir l’appétit d’une manière décente, et ne pas passer pour des gloutons qui n’ont jamais vu le monde.