«La confiance est la première manie de l’amour.
«—Monsieur, me dit cet intéressant quadrupède, puisque vous êtes assez bon pour désirer que je vous raconte quelques-uns des incidents de la triste vie que je mène, il faut nécessairement que je reprenne les choses d’un peu haut; car mon malheur date presque de ma naissance.
«Je dois le jour au plus habile d’entre les Renards, et je ne lui dois que cela, aucune de ses brillantes qualités n’ayant pu prospérer en moi. L’air que je respirais, tout imprégné de malice et d’hypocrisie, me pesait et me révoltait. Aussitôt que je me trouvai livré à mes inclinations, je cherchai la société des Animaux qui étaient le plus antipathiques à ceux de ma race. Il me semblait me venger ainsi des Renards, que je détestais; et de la nature, qui m’avait inspiré des goûts si peu en harmonie avec ceux de mes frères. Un gros Dogue, avec lequel je m’étais lié, m’avait appris à aimer et à protéger les faibles; et je passais de longues heures à écouter ses leçons. La vertu n’avait pas seulement en lui un admirateur passionné, mais encore un disciple fervent; et la première fois que je le vis mettre sa théorie en pratique, ce fut pour me sauver la vie. Le garde champêtre le plus sot qui soit dans le royaume me surprit dans la vigne de son maître, un jour que la chaleur accablante m’y avait fait chercher un abri et un raisin. Je fus ignominieusement arrêté et conduit devant le propriétaire, revêtu d’une haute dignité municipale et dont l’attitude redoutable n’était pas faite pour calmer mon appréhension.
«Cependant, monsieur, cet être fort et superbe était en même temps le meilleur des Animaux; il me pardonna, m’admit à sa table, et me nourrit des leçons de sagesse et de morale, qu’il avait puisées dans les plus grands auteurs, indépendamment d’autres aliments qu’il se plaisait à me fournir avec abondance.
«Je lui dois tout, monsieur, la sensibilité de mon cœur, la culture de mon esprit et jusqu’au bonheur de pouvoir converser aujourd’hui avec vous. Hélas! je n’avais pas encore trouvé jusqu’ici qu’il eût acquis des droits à ma reconnaissance en me laissant la vie. Mais passons. Une foule de chagrins et de déboires, sur lesquels je ne m’appesantirai pas, car ils ne seraient pour vous d’aucun intérêt, ont marqué chaque époque de mon existence, jusqu’au jour fatal et charmant où, comme Roméo, je donnai tout mon amour à une créature de laquelle la haine qui divisait nos deux familles semblait m’avoir séparé pour jamais. Mais, moins heureux que lui, je ne fus pas aimé!»
«Je l’interrompis avec surprise.
«—Quelle est donc, m’écriai-je, la beauté assez insensible pour ne pas répondre à tant d’amour? Quel est le héros idéal et vainqueur qui a pu vous être préféré? car, vous l’avez dit, Cocotte en aime un autre.
«—Cette beauté, monsieur, reprit-il d’un air humilié, c’est une Poule, et mon rival est un Coq.