«J’avais encore une lutte à soutenir avec moi-même, cependant. Ce Coq, il faut le dire, n’avait aucun égard pour l’affection irréprochable de sa jeune favorite, et ses infidélités étaient nombreuses. Cocotte était trop aveuglée pour s’en apercevoir, et mon rôle de rival eût été de l’avertir; mais je vous l’ai déjà souvent répété, monsieur, j’aimais en elle jusqu’à cette tendresse si mal payée et si mal comprise, et je n’aurais pas voulu conquérir un amour si désirable, en lui enlevant la plus chère de ses illusions.
«Ces paroles vous semblent étranges dans ma bouche, je le vois; souvent, lorsque je reviens sur une foule de sensations trop subtiles pour être conservées au fond de la mémoire, et que, par conséquent, j’ai dû omettre dans le récit que je vous fais, j’hésite aussi à me comprendre.
«Alors, l’image et les préceptes de mon vieux et tendre professeur se représentent à moi: la solitude, la rêverie, l’amour surtout, ont achevé son ouvrage. Je suis bon, j’en suis sûr, et je me crois élevé, par mes sentiments et mon intelligence, au-dessus de ceux de mon espèce; mais évidemment, je suis aussi bien plus malheureux. Parmi vous, n’en est-il pas toujours ainsi?
«Qu’ajouterai-je encore? Les incidents d’un amour qui n’est pas partagé sont peu variés, et je suis étonné que, lorsqu’on a beaucoup souffert, on n’ait rien à raconter; c’est un dédommagement pour bien des gens, et peut-être l’éprouverais-je. Quoi qu’il en soit, vous devez avoir maintenant une idée de ma triste existence, et ma seule ambition était d’être plaint quelque jour par une âme d’élite. La seule fois que j’aie rencontré Cocotte, et que j’aie pu lui parler librement de mon amour, si je puis donner le nom de liberté à l’embarras qui enchaînait mes mouvements et ma langue, elle m’a témoigné, comme je m’y attendais, un si profond dédain, elle a répondu à mes protestations et à mes serments par un ton de raillerie si froide, que j’ai juré de mourir plutôt que de l’importuner davantage du récit de mon déplorable amour. Je me contente de veiller sur elle et sur son amant, et d’éloigner de cette maison les Animaux nuisibles et malfaisants. Je n’en redoute plus qu’un, et, malheureusement, celui-là, il est partout, et presque partout il fait du mal. C’est l’Homme.
«Maintenant, ajouta-t-il, permettez que je me sépare de vous. Voici l’heure où le soleil va se coucher, et je ne dormirais pas si je manquais le moment où je puis voir Cocotte sauter gracieusement sur l’échelle qui monte au poulailler. Souvenez-vous de moi, monsieur, et quand on vous dira que les Renards sont méchants, n’oubliez pas que vous avez connu un Renard sensible, et, par conséquent, malheureux.»
Elle a répondu à mes protestations et à mes serments par un ton de raillerie
si froide, que j’ai juré de mourir...
«Est-ce fini? dis-je.
—Sans doute, reprit Breloque, à moins cependant que vous n’ayez pris assez d’intérêt à mes personnages pour désirer savoir ce qu’ils sont devenus?
—Ce n’est jamais l’intérêt qui me guide, répliquai-je, mais j’aime assez que chaque chose soit à sa place; et mieux vaut savoir ce que ces gens-là font pour le moment, que de risquer de les rencontrer quelque part où ils n’auraient que faire, et où je pourrais me dispenser d’aller.