De Balzac.
LES CONTRADICTIONS
D’UNE LEVRETTE
J’ai toujours aimé le théâtre à la folie, et cependant il y a peu de personnes qui aient plus de raisons que moi de l’avoir en horreur, car ce fut là, vers les neuf heures du soir, que je vis pour la première fois mon mari. Comme vous pouvez bien le penser, tous les détails de cet accident me sont restés présents à l’esprit. J’ai des raisons sérieuses pour ne les point avoir oubliés.
En toute franchise,—je ne veux accuser personne,—je n’étais point faite pour le mariage. Élégante, belle, je puis le dire, faite pour les enivrements du monde et les joies rapides de la grande vie, il me fallait de l’espace, de l’éclat, du luxe; j’étais née duchesse... j’épousai une première clarinette du théâtre des Chiens. C’était à mourir de rire, et, entre nous, j’en ai furieusement ri! Vous voyez du reste que je n’en suis pas morte.
Oui, vraiment, il jouait de la clarinette, le soir de huit à onze; on lui confiait même les rôles pas trop difficiles; il me le dit du moins, mais sans doute il me mentait indignement, car j’ai toujours trouvé qu’il jouait faux comme un jeton, quoique j’aie moi-même l’oreille peu musicale. Dans la journée, il était second trombone chantant à la paroisse... des Chiens, et postulait en outre pour obtenir un chapeau chinois dans la garde nationale. Tous ces détails sont grotesques, qu’on me les pardonne, j’ai juré de décharger mon cœur.
Un soir donc que je m’étais laissé entraîner au théâtre, j’aperçus pendant un entr’acte, dans l’orchestre des musiciens, un gros Bouledogue à lunettes, coiffé d’une calotte, qui, non loin de la grosse caisse, se mouchait dans un mouchoir à carreaux. Il s’ensuivit un tel vacarme, que toutes les têtes se retournèrent vers lui. On m’aurait dit à ce moment-là: «Cette clarinette qui se mouche sera bientôt ton mari,» que j’aurais répondu:... ou plutôt je n’aurais rien répondu à une telle absurdité.