Cependant sous le feu de tous ces regards, au milieu de l’hilarité générale, mon futur époux replia son mouchoir lentement, avec soin, promena sur l’assemblée un regard indifférent par-dessus ses lunettes, et, s’étant essuyé le nez, changea l’embouchure de son instrument avec beaucoup de calme. Il avait fait preuve de tant de sang-froid, que machinalement je dirigeai mon lorgnon de son côté. Il remarqua mon mouvement sans doute, car immédiatement il ôta sa calotte et caressa sa grosse tête ronde dont les cheveux étaient coupés en brosse, rajusta ses lunettes, vérifia sa cravate et tira son gilet. Il n’est monstre si laid qui ne fasse toutes ces petites choses-là sous le regard de la première venue. Toutefois, son œil qui rencontra le mien me parut singulièrement brillant. Il était laid, mais il était ému; j’étais fort jeune, un brin coquette, en sorte que cela m’amusait assez d’être regardée ainsi. Le chef d’orchestre monta sur son trône, et la ritournelle commença. Le gros musicien m’adressa un dernier regard qui ressemblait à un aveu et, précipitamment, souffla dans son appareil. Il était parti trop tard et, voulant rattraper le temps perdu, se précipita dans sa partition comme un cheval échappé, tournant deux pages pour une, tricotant de ses gros doigts avec une rapidité folle sur son malheureux tuyau d’où s’échappaient des bruits impossibles à décrire, mais effrayants. Le chef d’orchestre, rouge comme une pivoine, en nage, les cheveux en désordre, criait au milieu du vacarme et le menaçait de son archet; ses voisins le poussaient, le frappaient, le huaient; les cahiers de musique et les instruments de cuivre commençaient à pleuvoir sur sa tête; mais lui, toujours calme en apparence et la rage dans le cœur probablement, soufflait, soufflait comme un soufflet de forge qui a pris le mors aux dents.
Il me sembla que cette clarinette devait être une clarinette passionnée, et ne doutant pas que le délire qu’elle ressentait en ce moment n’eût pour cause que ma présence même, je fus... touchée, flattée... Enfin, je l’aimai dans ce moment-là; c’est clair: je l’aimais.
Au bout d’un quart d’heure il s’arrêta tout court, déposa sa clarinette entre ses jambes et, ayant enlevé sa calotte, s’essuya la tête avec son grand mouchoir rouge. Il était calme, mais il n’avait pas un poil de sec. Le lustre s’était éteint.
C’est au sortir de cette représentation remarquable—il était onze heures trente-cinq et il pleuvait un peu,—qu’en passant devant l’entrée des artistes du théâtre des Chiens je fus presque renversée par un individu coiffé d’un grand chapeau gris à longs poils. Je le vois encore sortant de cette porte et se précipitant sur nous. Je dis nous, car j’étais, ce soir-là, accompagnée de ma mère; je n’allais point encore seule au théâtre.
«Mesdames..., mademoiselle, s’écria le Bouledogue,—vous l’avez deviné: sous ce chapeau gris se cachait l’impétueuse clarinette,—mesdames, arrêtez, au nom du ciel!
—Et que voulez-vous, à cette heure..., en ces lieux?... dit ma mère avec son grand air. Écartez-vous, clarinette, écartez-vous!»
Devant tant de noblesse et tant de dignité le musicien resta comme anéanti, balbutia, et ôtant son chapeau:
«Il pleut, mesdames, il pleut, et vous êtes sans parapluie..., daignez, oh! daignez accepter le mien.»