Rien au monde n’est irritant comme ces questions banales et sottes dont vous soufflettent certaines gens, et ils demandent ensuite pourquoi on les déteste!
Je sentais mon mari de plus en plus indigne, sa personne me choquait plus que je ne saurais dire. Je ne lui en voulais pas seulement de sa trivialité et de sa laideur, mais encore de la peine qu’il se donnait pour moi; je rougissais de profiter de son labeur ridicule, et je ne pouvais manger une gimblette sans songer que je la devais à l’infernale clarinette dont il jouait si mal. Ce qui m’agaçait aussi, c’était son flegme irritant, son calme inaltérable, et aussi sa bonté niaise, inattaquable, sans réplique; de sorte que j’étais obligée de renfermer en moi-même toutes mes irritabilités, mes mauvaises humeurs, mes indignations, mes révoltes...
Vous ne savez pas combien cela est atroce quand on est nerveuse. La vie me devint extrêmement pénible.
Le bel Insecte s’en aperçut bientôt, car il me poursuivait chaque jour de ses prévenances et de son bourdonnement délicieux.
«Vous êtes malheureuse, Levrette idéale; vous souffrez, je le vois, je le sens. Le chagrin devrait-il effleurer une tête si belle? me dit-il avec des larmes dans la voix. Ne craignez-vous pas que les soucis ne rident votre front et ne ternissent votre beauté?» Je tressaillis. Ce qu’il disait là n’était malheureusement que trop vrai, l’inquiétude pouvait me rendre laide, alourdir ma démarche, voiler mes yeux; et, réfléchissant que mon mari serait encore la cause de cette nouvelle infortune, je fus indignée.
«Eh bien! poursuivit l’Insecte aimé, que ne tâchez-vous de vous distraire? Venez avec moi errer dans les bois, prenez votre vol et je serai derrière vous pour vous admirer et vous égayer par mes chansons. Chassez les soucis, franchissez les espaces, emplissez votre chère poitrine de l’air pur qu’on ne trouve qu’aux champs; les grands ombrages et l’herbe tendre ne vous tentent-ils pas? Votre belle robe blanche serait si étincelante sur le gazon. Ne voulez-vous pas faire une promenade?
—Oui, vraiment, je le veux.» lui répondis-je avec feu. J’avais pris enfin un parti, j’en avais assez de mon rôle de victime, j’étais étouffée, il me fallait de l’air, de l’air à tout prix. «Demain, à pareille heure, soyez en cet endroit, mon cher, et nous irons ensemble errer à l’aventure. Vous avez raison, il me faut du mouvement.»
Il ne faudrait pas croire qu’en accordant un rendez-vous à cet Insecte je cédais à un mouvement de tendresse et de folie. Je peux le dire à la face du ciel, j’étais pure et ma conscience n’était pas troublée. Je savais gré à ce garçon de rendre justice à mes charmes, sa conversation m’amusait parce qu’il parlait sans cesse de moi, mais rien de plus.
Quand je fus de retour au logis, ce soir-là, il est probable que mon visage exprima un plus profond dégoût qu’à l’ordinaire, car mon musicien me regarda en silence pendant quelques instants et deux grosses larmes coulèrent de ses petits yeux. Il était grotesque. Rien n’est affreux comme un être laid qui ajoute encore à sa laideur naturelle la laideur du chagrin.
Je m’attendais à une scène, à des reproches; je sentais l’émotion gonfler mon cœur et je me disais: «Enfin, qu’il parle donc, qu’il s’irrite, qu’il se fâche, je pourrai m’irriter et me fâcher aussi, opposer ma colère à la sienne!»—En certains cas l’emportement est comme une pluie d’orage qui rafraîchit la terre et fait crever les nuages.—Je me souviens que je me mis à chantonner, espérant amener ainsi plus promptement la crise.