Mais il n’en fut rien, il ne dit mot. Deux ou trois fois il renifla avec bruit, puis il mit soigneusement sa clarinette dans son étui crasseux, enfonça sa calotte et, sans lever les yeux sur moi, il dit:
«Bonsoir, ma chère, je vais au théâtre.»
Que signifiaient ces larmes? Se doutait-il qu’il m’était odieux? Je ne pouvais pas supposer qu’il fût jaloux, et d’ailleurs jaloux de qui? N’étais-je pas l’épouse la plus malheureuse, mais en même temps la plus irréprochable du monde? J’aurais voulu, ce soir-là, avoir quelque chose à briser, quelqu’un à mordre... Dieu! que ce musicien m’a fait souffrir!
Le lendemain, à l’heure indiquée, je fus au rendez-vous. Mon bel Insecte doré, frais, pimpant, gracieux, joueur, m’attendait avec impatience.
«Que vous êtes belle, chère! me dit-il avec émotion. Partons-nous?
«Partons, lui dis-je, grand flatteur.» Et nous nous élançâmes.
J’avais au fond quelque inquiétude et j’en étais indignée. Le souvenir de ce Bouledogue devait donc me poursuivre partout? Je m’imaginai, tout en cheminant, que ce rendez-vous qui, après tout, était une espièglerie condamnable, pouvait avoir des conséquences fort graves, et mon imagination se monta si follement en dépit des efforts que faisait mon compagnon pour chasser mes préoccupations, qu’arrivée au détour d’une rue je m’arrêtai tout court.
«Qu’avez-vous, adorable Levrette? dit l’Insecte.
—Ne voyez-vous pas, là-bas, ces musiciens ambulants, arrêtés devant une fenêtre?
—Oui, certainement, ils montrent des Hannetons au public, à ce qu’il me semble, et se donnent beaucoup de mal pour gagner leur pauvre vie.