On me fit passer par des corridors sombres et humides, on fit grincer d’énormes clefs dans d’horribles serrures, de lourdes portes bardées de fer s’ouvrirent, et j’entrai enfin dans un endroit sans nom où une foule de misérables, mal peignés, repoussants, étaient réunis. Je marchais avec prudence dans ce milieu souillé, et ne respirais qu’avec circonspection, car l’air était infect. Enfin, mon mari, qui était couché dans un coin, m’aperçut. Je m’attendais à des reproches terribles, à une scène violente, et je me tins sur mes gardes; mais, contre mon attente, le pauvre musicien s’avança vers moi en baissant les yeux, puis, s’étant couché devant moi, il me lécha les pattes et fondit en larmes sur les dalles humides. C’était un peu plus que je n’aurais demandé; quelques-uns de ces vauriens commençaient à sourire.
«Ma Levrette chérie, me disait mon mari au milieu des sanglots, pardonne-moi!... N’est-ce pas que tu me pardonneras? J’ai été jaloux, j’ai été absurde... Mais tu es si belle, je t’aimais tant et j’étais si laid!... Je craignais... j’étais fou... pardonne-moi!»
Un spectacle navrant m’y attendait.
Il était vraiment ému. Je lui promis de lui procurer quelques consolations et de faire mon possible pour obtenir sa grâce. Au fond je suis extrêmement sensible... peut-être trop! Ses paroles avaient été très-convenables, il avait avoué ses torts, reconnu sa laideur, rendu hommage à ma beauté.
Je courus chez le juge d’instruction qui me regarda sous ses lunettes et fut comme étourdi en me voyant si séduisante. Ce juge était un Renard de la plus belle apparence, spirituel, aimable, fin, causeur et légèrement entreprenant..., ce qui fait que le procès de mon malheureux époux dura prodigieusement longtemps.
Mais voici le moment d’avouer une bien étrange chose et de mettre au grand jour un mystérieux repli de mon cœur.
A peine mon infortuné Bouledogue fut-il incarcéré que mes sentiments pour lui changèrent complétement. Il n’était plus là, je ne savais plus à qui adresser mes plaintes, et toutes les fois que j’apercevais dans un coin sa clarinette abandonnée, silencieuse, les larmes me venaient aux yeux. Je fus comme effrayée de la place énorme que cet être, malgré son infériorité physique et morale, occupait dans ma vie. Sa face grotesque, son silence, sa calotte, me manquaient. Je ne savais où déposer ma mauvaise humeur, de sorte qu’elle restait en moi et j’éprouvais des pesanteurs pénibles. Je cherchai à me distraire, craignant vraiment pour ma santé, mais je n’obtins aucun résultat. J’ose à peine le dire: j’aimais ce Bouledogue, cette clarinette jalouse... je l’aimais. Je ne pus me résoudre à aller le visiter en prison à cause de cette odeur dont je vous ai parlé et qui m’avait causé une névralgie épouvantable, mais, grâce à l’éloignement, mon mari m’apparaissait en imagination, paré de tous les charmes de mon propre esprit. Il devint un prétexte pour mon cœur de poétiser le passé et de donner une forme réelle aux rêves de l’avenir; mon cerveau eut la fièvre, si bien que je faillis me trouver mal de joie lorsque j’appris son élargissement.
Bonheur! il était libre! comme j’allais l’aimer, l’entourer!
Il m’arriva un matin. Qu’il était laid, grand Dieu! exténué, malpropre! et quelle odeur! Un manteau de glace retomba sur mon cœur.