«Ma Levrette, mon ange, ma femme! s’écria-t-il en se précipitant dans mes bras.
—Bonjour, mon ami,» lui répondis-je en détournant la tête. Je n’eus pas le courage d’en dire plus; le rêve s’était envolé.
«J’ai manqué ma vie, me dis-je alors; ce qu’il fallait à ma nature, c’étaient les enivrements du théâtre, c’était le feu de la rampe, les rivalités, la lutte... Je suis artiste!»
Il y a longtemps de tout cela, et je ne peux m’empêcher de sourire en songeant à ma dernière indignation de Levrette incomprise. Depuis, tout s’est calmé. J’ai réfléchi qu’étant donnés deux êtres rivés à la même chaîne, à tort ou à raison, le seul moyen pour eux de rendre la chaîne moins lourde était de s’en partager volontairement le fardeau. Se tromper de mari, épouser une clarinette de second ordre au lieu d’un ténor de choix, c’est une faute absurde; mais ce qui est plus absurde encore, c’est d’en mourir de chagrin.
Je fis toutes ces réflexions et je finis par me dire: «Sois aussi courageuse que tu es belle, ma mignonne, poétise ton Bouledogue.»
C’est ce que j’ai fait, et je ne m’en suis pas mal trouvée. Il a renoncé à sa calotte et joue positivement moins faux, sa démarche est meilleure; de profil et à contre-jour, son visage a acquis un certain caractère.
«Que tu es belle, petite sans cœur!» me dit-il quelquefois en souriant. Et je lui réponds sur le même ton:
«Que tu es laid, mon gros jaloux!»
Gustave Droz.