TOPAZE
PEINTRE DE PORTRAITS

e suis son héritier, je fus son confident; personne mieux que moi ne peut conter sa curieuse et instructive histoire.

Né dans une forêt vierge du Brésil, où sa mère le berçait à l’ombre sur des lianes entrelacées, il fut pris tout jeune par des Indiens chasseurs, qui le vendirent à Rio-Grande, avec une cargaison de Perroquets, de Perruches, de Colibris et de peaux de Buffles. Il vint au Havre en cette compagnie, gambadant sur les haubans et les vergues, chéri des matelots auxquels il jouait mille méchants tours, mordant l’un, griffant l’autre, et ne regrettant guère de sa sauvage patrie que ce bon soleil, si brillant et si chaud, sous lequel un Singe même, la plus frileuse des créatures après l’Homme, n’a jamais claqué des dents. Le capitaine du navire, qui savait son Voltaire, l’appela Topaze, comme le bon valet de Rustan, parce qu’il avait une face jaune et pelée. Bref, en arrivant au port, Topaze avait reçu, outre son nom, une éducation dans le goût de celle qui fut jadis donnée sur le coche d’eau à son compatriote Vert-Vert, quand il revint scandaliser les nonnes par ses propos; celle de Topaze était même un peu plus salée, comme faite en pleine mer.

Une fois en France, on pourrait aisément faire de lui un autre Lazarille de Tormes, un autre Gil Blas, si l’on voulait s’amuser à peindre les caractères ou à conter les histoires de tous les maîtres qu’il eut successivement jusqu’à l’âge de Singe fait. Mais il suffit de savoir qu’en son adolescence il était logé à Paris, dans un ravissant boudoir de la rue Neuve-Saint-Georges, et qu’il faisait la joie, les délices, la coqueluche d’une charmante personne, laquelle terminait, en le traitant comme un enfant gâté, l’éducation si bien commencée par les matelots du Havre. Il menait là une vraie vie de chanoine, bien plus heureuse qu’une vie de prince. Mais qu’y a-t-il de stable en ce monde? Un jour, jour néfaste! il s’avisa, dans un accès de maligne humeur, de mordre au visage un respectable barbon qu’on appelait M. le comte, et qui protégeait sa gentille maîtresse. La colère du protecteur fut si grande, qu’il déclara nettement à la dame qu’elle n’avait plus qu’à opter entre lui et cette méchante Bête, l’un des deux devant quitter immédiatement la maison. Le pauvre Topaze n’avait à donner ni cachemires, ni bijoux, ni carrosse. Son arrêt fut prononcé, avec un gros soupir pourtant; et même, afin d’adoucir cette séparation forcée, on l’envoya secrètement dans l’atelier d’un jeune peintre, où, depuis bientôt trois mois, la dame allait poser régulièrement chaque jour pour un portrait qui ressemblait à la tapisserie de Pénélope.

Voilà pourtant comme se font les vocations! Assis sur un banc de bois, au lieu d’un moelleux canapé, mangeant des bribes de pain sec au lieu de macarons, et buvant de l’eau claire au lieu de sirop à l’orange, Topaze fut ramené au bien par la misère, ce grand professeur de morale et de vertu, quand elle ne plonge pas plus profondément dans le vice et la débauche. N’ayant rien de mieux à faire, il réfléchit sur sa misérable condition, si précaire, si variable, si dépendante; il rêva la liberté, le travail et la gloire; il sentit enfin qu’il était venu à ce moment critique et solennel où il faut, comme on dit, faire choix d’un état. Or, quel état plus beau, plus libre, plus glorieux que celui d’artiste? Le ciel même l’avait conduit à cette école. Le voilà donc, comme Pareja, l’esclave de Velasquez, essayant de surprendre dans le travail de son maître les secrets du grand art de peindre, le voilà juché tout le jour sur le faîte du chevalet, guettant chaque mélange de la palette et chaque coup du pinceau; puis, dès que le peintre tournait les épaules, il prenait à son tour la palette et la brosse, et, d’une main légère, refaisant l’ouvrage déjà fait, il doublait par une seconde couche la dose des couleurs. Alors, fier et glorieux, il prenait sa reculée, s’admirait dans son œuvre, et marmottait tout bas entre ses dents le mot du Corrége, répété tant de fois par tous ces naissants génies dont Paris est inondé: Ed io anche son pittore.

Un jour que l’orgueil satisfait lui ôtait toute prudence, son maître le surprit dans cet exercice. Il rentrait lui-même plein de joie et de fierté, car la direction des beaux-arts venait de lui commander un tableau du Déluge pour l’église de Boulogne-sur-Mer, où il pleut toute l’année. Rien ne rend généreux comme le contentement de soi-même. Au lieu donc de prendre un appui-main et de rosser son Sosie: «Parbleu! s’écria-t-il comme un autre Velasquez, puisque tu veux être artiste, je te rends la liberté, et de mon valet je te fais mon élève.» Voilà Topaze devenu rapin.