Aussitôt il rejeta et roula sur ses épaules tous les crins de sa tête, comme la chevelure poudrée d’un curé de campagne; il ajusta ses poils du menton en barbe de bouc; il se coiffa d’un chapeau à larges bords et à forme pointue; il s’habilla d’une redingote en justaucorps, sur laquelle retombait en fraise son col de chemise; enfin il se donna autant que possible l’air d’un portrait de Van Dyck; puis, son carton sous le bras et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter les écoles.

Puis, son carton sous le bras et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter les écoles. Voilà Topaze devenu rapin.

Mais, hélas! comme tant d’apprentis artistes, qui sont pourtant bien Hommes, Hommes faits et parfaits, Hommes ayant leurs cinq sens du corps et leurs trois puissances de l’esprit, Topaze avait pris pour une vocation véritable ou les rêves creux de son ambition, ou son inaptitude à toute autre chose. Il fut bientôt tristement désabusé. Quand le tracé du maître lui manqua, et qu’il fallut tracer lui-même des lignes; quand, au lieu d’appliquer couleur sur couleur, il fallut couvrir une toile blanche; quand, enfin, d’imitateur il fallut se faire original, adieu tout le talent de notre Singe. Il eut beau travailler, s’obstiner, suer, pester, se cogner la tête, s’arracher la barbe, la muse ne souffla point, comme disent les Espagnols, et Pégase, toujours rétif, refusa de l’emporter sur cet Hélicon de fortune et de gloire qu’il avait rêvé. En bon français, il ne fit rien qui vaille, et, d’une commune voix, maîtres et condisciples lui donnèrent le charitable conseil de chercher un autre moyen de vivre:

Soyez plutôt maçon, si c’est votre talent.

Et vraiment c’était dommage; car il s’en fallait bien que Topaze, dans un étroit égoïsme, n’eût envisagé de sa position que les avantages personnels. Ses hauts pensers embrassaient un plus vaste horizon; il ne voulait rien moins qu’accomplir un rôle grand, noble, généreux, civilisateur, humanitaire. Je lui ai souvent ouï dire qu’à l’exemple des Juifs du moyen âge, qui allaient étudier la médecine chez les Arabes et revenaient l’exercer chez les chrétiens, il voulait transmettre des Hommes aux Animaux la connaissance de l’art, et, éclairant ses semblables de cette lumière nouvelle, en faire presque les égaux du roi de la création, qu’ils touchent déjà de si près et par tant de côtés. Son chagrin fut profond, comme l’avait été son projet, et, tout meurtri de la chute immense qu’il avait faite du haut de son orgueil, honteux, morose, mécontent du monde et de lui-même, perdant le sommeil, l’appétit, la vivacité, le pauvre Topaze tomba dans une maladie de langueur qui fit craindre pour sa vie. Heureusement qu’aucun médecin ne fut appelé et qu’on laissa la nature seule aux prises avec elle-même.

En ce temps-là, un peintre de décorations, un nommé Daguerre, fit ou compléta la découverte qui doit justement illustrer son nom; découverte importante, considérable, disent ses confrères, non-seulement pour les sciences physiques, mais aussi pour l’art, tant qu’elle se contentera d’en être un utile auxiliaire et n’aura point la prétention de le remplacer. On en fit, comme chacun sait, des applications diverses, et peu à peu, après avoir pris l’exacte empreinte des monuments, des vues perspectives, des objets inanimés, on en vint à tirer le portrait des vivants.

J’ai connu, parmi les Hommes, un musicien fanatique, auquel la nature avait refusé la voix et l’oreille, qui chantait faux, qui dansait à contre-mesure, qui avait enfin pour cette musique, de lui si chérie, ce qu’on appelle une passion malheureuse. Il prit des maîtres de solfége, de piano, de flûte, de cor de chasse, d’accordéon, même de grosse caisse et de triangle; il employa la méthode Wilhem, la méthode Pastou, la méthode Chevé, la méthode Jacotot. Rien ne fit; il ne put jamais ni poser un son, ni marquer un rhythme. De quoi s’avisa-t-il alors pour arranger son goût avec son impuissance? Il acheta un orgue de Barbarie, et, tournant la manivelle d’un bras infatigable, il s’en donna pour son argent, de jour, de nuit, et à cœur-joie. Le poignet lui suffit pour être musicien.

Ce fut un semblable expédient qui rendit la vie à Topaze, avec ses espérances de haute renommée, de vaste fortune et d’insigne apostolat. Comme il est reconnu, depuis les jésuites, que la fin justifie les moyens, Topaze vola, d’une main dextre, la bourse d’un gros financier qui dormait profondément dans l’atelier de son maître, tandis que celui-ci, guère mieux éveillé, essayait de le peindre. Muni de ce trésor, il acheta aussi son orgue de Barbarie, je veux dire un daguerréotype, et, se faisant bien enseigner la manière de s’en servir, qui n’était pas au-dessus de son intelligence, il devint tout à coup d’artiste peintre artiste physicien.

Le talent acquis, et à beaux deniers comptants, comme on vient de voir, il avait fait la moitié du chemin vers le but grandiose où tendaient ses désirs. Pour faire l’autre, il prit la route du Havre, puis passage sur un vaisseau qui traversait l’Atlantique, et, après un heureux voyage, il alla prendre terre à l’endroit même où, peu d’années auparavant, il s’était embarqué pour la France. Mais quel changement dans sa situation! De Singe enfant, il était devenu Singe homme; de prisonnier de guerre vendu comme esclave, affranchi et libre; enfin, de brute ignorante, telle que la nature jette au monde tous les êtres, une espèce d’Homme civilisé.