Le cœur lui battit en touchant le sol de la patrie, si douce à revoir après une longue absence; et, sans perdre un seul jour, il s’achemina, sa machine sur le dos, vers les lieux solitaires et sauvages où l’appelait, avec les souvenirs de ses premiers ans, la mission civilisatrice qu’il s’était donnée. Il y avait bien aussi dans son empressement (il m’en a fait l’aveu) certaine envie d’attirer l’attention, de faire du bruit, d’être regardé comme une Bête curieuse, de jouir enfin de la facile supériorité que lui donnaient sur les gens du pays son titre de voyageur, ses connaissances et sa machine; mais il aimait mieux se donner le change à lui-même, et se croire simplement piqué de cet irrésistible aiguillon qui pousse les prédestinés, les hommes providentiels, à jouer leur rôle en ce monde.

Arrivé dans la forêt qui l’avait vu naître, sans rechercher ni ses parents ni ses amis, auxquels il ne voulait se révéler qu’après d’éclatants succès, Topaze alla s’installer dans une vaste clairière, espèce de place publique ménagée par la nature au milieu des futaies et des fourrés. Là, aidé d’un Sapajou à face noire, qu’il appela Ébène comme l’autre serviteur de Rustan, et dont il fit son valet, son nègre, imitant jusqu’en cela l’Homme qui trouve dans la différence des peaux une raison suffisante pour qu’il y ait des maîtres et des esclaves, il se construisit une élégante cabane de branchages, bien abritée sous quelques larges feuilles de lotus. Il cloua pour enseigne, au-dessus de la porte, un écriteau qui portait: Topaze, peintre à l’instar de Paris; et, sur la porte même, un second écriteau plus petit où se lisait: Entrée de l’instar; puis, quand il eut expédié dans toutes les directions quelques couples de Pies chargées d’annoncer à la ronde son arrivée, sa demeure et son état, il ouvrit enfin boutique.

Pour mettre ses services à la portée de tout le monde, dans un pays où l’on n’a point encore battu monnaie, Topaze était revenu au système primitif des échanges. Il se faisait payer en denrées. Cent noisettes, cinquante figues, vingt patates, deux noix de coco, tel était le prix d’un portrait. Comme les habitants des forêts du Brésil, encore dans l’âge d’or, ne connaissent ni la propriété, ni l’héritage, ni tous les droits qui découlent des mots mien et tien, que la terre est en commun et ses fruits au premier occupant, il n’y avait en vérité qu’à se baisser et à prendre pour payer son image au peintre de Paris. Néanmoins, ses commencements furent difficiles; il apprit, par expérience, que nul n’est prophète en son pays, ni surtout parmi les siens.

Les premières visites qu’il reçut furent celles d’autres Singes, race curieuse et empressée, mais défiante, envieuse, maligne. A peine eurent-ils vu fonctionner une fois la machine, qu’au lieu d’en admirer simplement l’invention et l’effet, ils cherchèrent aussitôt à l’imiter, à la copier; et au lieu d’honorer, en le récompensant, celui de leurs frères qui rapportait ce trésor de lointaines régions, ils mirent tous leurs soins à lui dérober son secret et les bénéfices qu’il devait justement tirer de son industrie. Voilà tout d’abord Topaze aux prises avec les contrefacteurs. Heureusement pour lui qu’il ne s’agissait pas de réimprimer un livre en Belgique; le vol était un peu moins facile à commettre. Messieurs les Singes eurent beau ruminer, s’ingénier, travailler de leurs quatre mains, s’associer même, car chez eux comme ailleurs, je crois, on trouve aisément des complices pour une mauvaise action, tout ce qu’ils purent faire, ce fut une caisse en bois, une enveloppe très-semblable à l’autre, en vérité, mais à laquelle il ne manquait que le mécanisme intérieur: un corps sans âme enfin. A l’abri de la contrefaçon, Topaze ne le fut pas de l’envie. Au contraire, l’insuccès des Singes les rendit furieux, et détestant d’autant plus celui qu’ils n’avaient pu dépouiller, ils n’épargnèrent rien pour le desservir et le perdre. Tant il est vrai que, si l’on a des ennemis, il faut les chercher parmi ses semblables et ses proches, parmi les gens de la même profession, du même pays, presque de la même famille et de la même maison. Araña¿ quien te araño?—Otra araña como yo.

Mais n’importe, le mérite doit se faire jour en dépit des envieux et des méchants, et surnager à la fin comme l’huile sur l’eau. Il arriva qu’un personnage important, un Animal de poids, un Ours enfin, passant par la clairière et voyant cette enseigne, se mit à réfléchir qu’on n’est pas de toute nécessité un charlatan parce qu’on vient de loin ou qu’on promet du nouveau, et qu’un esprit sage, modéré, impartial, se donne la peine d’examiner les choses avant de les juger. D’ailleurs une autre raison le poussait à faire l’épreuve des talents de l’étranger; car, à côté des maximes générales et des lieux communs, par lesquels on explique tout haut chaque action de la vie, il y a toujours un petit motif personnel dont on ne parle point, et qui est la vraie cause. Nous sommes tous, Bêtes et gens, un peu doctrinaires. Or, notre Ours était le descendant direct de ce compagnon d’Ulysse, touché par la baguette de Circé, qui répondit à son capitaine, le plaignant de se voir ainsi fait, lui naguère si joli:

Comme me voilà fait! comme doit être un Ours.
Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre?
Je m’en rapporte aux yeux d’une Ourse, mes amours.

Il était un peu fat et très-amoureux. C’était pour en faire présent à sa belle qu’il désirait avoir son portrait. Il entra donc dans la boutique, paya double, car il faisait grandement les choses, et s’assit sur la place marquée. Très-peu léger, très-peu remuant, plein d’ailleurs de son importance et de l’importance de sa tentative, il lui fut facile de garder l’immobilité nécessaire. Topaze, de son côté, mit à son ouvrage tous les soins qu’on apporte d’ordinaire à un début, et le portrait réussit au gré de leurs souhaits. Monseigneur fut ravi. L’opération, en le rapetissant, lui avait ôté l’épaisse lourdeur de sa taille, et le gris argenté de la plaque métallique remplaçait avec avantage la sombre monotonie de son manteau brun. Enfin, il se trouva mignon, svelte, gracieux. Essoufflé de joie et d’orgueil, il courut de ce pas, aussi vite que le permettaient la gravité de son caractère et la pesanteur de ses allures, présenter à son idole cette précieuse image. L’Oursine en raffola. Par instinct de coquetterie, inné, à ce qu’il paraît, chez les femelles, elle pendit, comme une parure, le portrait à son cou; puis, par un autre instinct, non moins naturel, à ce qu’il paraît encore, celui de communication, elle s’en alla chez ses parentes, amies, voisines et connaissances, montrer le cadeau du bien-aimé. Grâce à cet empressement, avant la fin de la journée toute la gent animale habitant à deux lieues à la ronde connaissait le talent de Topaze et les merveilleux produits de son industrie. Il était en vogue.

.... Précieuse image.....

Dès ce moment, sa cabane fut visitée à toute heure du jour; la place marquée pour le modèle ne désemplissait point, et le Sapajou noir avait assez à faire de préparer pour tout venant les plaques iodées. Hors les Singes, qui gardèrent rancune et se tinrent à l’écart, il n’est pas une espèce animale de la terre, de l’air et de l’eau, qui ne vînt bravement s’exposer à la reproduction de son effigie. Je me rappelle que l’un des plus empressés fut l’Oiseau-Royal, souverain d’une principauté étrangère toute peuplée de Volatiles. Il arriva entouré d’un brillant état-major et de ses aides de camp, le général Phénicoptère dit Flamant ou Bécharu, le colonel Aigrette, le major Toucan, flatteurs et fâcheux, qui, penchés sur le dos de Topaze, ne cessaient, pour louer le prince et lui jeter de l’encens au nez, de faire des critiques saugrenues et d’indiquer d’absurdes corrections. Le portrait s’acheva en dépit de leurs remontrances, et, tout fier de sa couronne ducale en forme de huppe panachée, l’Oiseau-Royal était ravi de se mirer et de s’admirer comme dans une glace. Aussi, bien différent de l’Ours amoureux, et quoiqu’il fût accompagné d’une charmante Paonne, sa femme par mariage morganatique, ce fut à lui-même qu’il fit présent de son image, et, comme Narcisse devant la fontaine, il passait le jour à se contempler. Par ma foi, bienheureux ceux qui s’aiment! ils n’ont à craindre ni dédain, ni froideur, ni changement; ils n’éprouvent ni les chagrins de l’absence, ni les tourments de la jalousie. S’il est vrai, à ce que disent les philosophes humains, que ce qu’on nomme amour ne soit qu’une déviation de l’amour-propre qui va momentanément se loger en autrui, et que cesser d’aimer, c’est tout simplement le retour de l’amour-propre en son logis habituel; encore une fois, bienheureux ceux qui s’aiment!