Bien que Topaze, pour revenir à lui, se donnât l’air de retoucher, au gré des modèles, les portraits sortis de sa machine, ce n’est pas à dire qu’il réussît toujours à satisfaire pleinement ses pratiques. Elles n’étaient pas toutes de si bonne composition, et, sans s’aimer comme l’Oiseau-Royal, au point de prendre leurs difformités pour autant d’attraits, ce qui est la vraie béatitude de l’égoïsme, elles s’aimaient assez cependant pour trouver mauvais qu’on leur laissât des défauts qui les affligeaient, ou qu’on leur ôtât des qualités dont elles étaient fières. Ainsi, le Kakatoès se trouvait le nez trop court, l’Autruche la tête trop petite, le Bouc la barbe trop longue, le Sanglier l’œil trop sanglant, l’Hyène le poil trop hérissé. L’Écureuil était très-mécontent de se voir immobile, lui si vif, si sémillant, si alerte, et le Caméléon, si changeant, d’être sans couleur. Quant à l’âne, il aurait voulu, nouveau Rossignol, que son portrait fît entendre la gracieuse musique de son chant; et le Hibou, qui avait fermé les yeux à la lumière du soleil pendant l’opération, se plaignait amèrement qu’on l’eût peint aveugle.

Le Toucan se trouvait le nez trop gros; L’Autruche, la tête trop petite, etc., etc.

Il y avait d’ailleurs, dans le laboratoire de Topaze, comme cela se voit quelquefois, dit-on, dans les ateliers des peintres, une troupe de jeunes Lions, fils de grandes familles, désœuvrés, moqueurs et narquois, qui venaient y passer tous leurs loisirs, c’est-à-dire vingt-quatre heures par jour, sauf le temps des repas et du sommeil. Ils se piquaient de connaissances en peinture, appelaient par leurs noms anatomiques tous les muscles du visage, parlaient galbe et morbidesse, raisonnaient plastique et esthétique; mais, sous prétexte de voir travailler l’artiste, ils ne s’occupaient en réalité qu’à plaisanter de ses clients. Le Corbeau montrait-il, à l’entrée de la cabane, sa noire figure, son œil terne, sa démarche de magistrat goutteux, aussitôt ils s’écriaient en chœur:

Hé! bonjour, monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli, que vous me semblez beau!

rappelant ainsi à la pauvre dupe son aventure du fromage escroqué par maître Renard. Si c’était au contraire le Renard qui entrât, ou son compère le Loup, ils se mettaient à marmotter la fameuse sentence du Singe qui les condamna l’un et l’autre:

... Je vous connais de longtemps, mes amis,
Et tous deux vous payerez l’amende;
Car toi, Loup, tu te plains quoiqu’on ne t’ait rien pris,
Et toi, Renard, as pris ce que l’on te demande.

Un jour, le bonhomme Canard, laissant les joncs et le marécage, s’en vint, cahin-caha, jusqu’à l’atelier de Topaze, désireux de voir aussi sa figure mieux que dans l’eau trouble de son étang. Dès qu’il parut, un des Lions s’approcha plein d’empressement, et, ôtant sa toque avec politesse: «Ah! monsieur, lui dit-il, vous qui allez de côté et d’autre, seriez-vous assez bon pour nous apprendre des nouvelles?»

Bref, personne n’échappait à leurs sarcasmes. Bien des gens se piquaient, et plusieurs auraient voulu se fâcher; mais messieurs les Lionceaux, habitués dès l’enfance à manier les armes des duellistes, se faisaient un jeu d’une querelle. Avec eux, le plus prudent était de se taire ou de bien prendre la plaisanterie. Topaze aussi souffrait de leur présence, qui le dérangeait dans son travail et pouvait nuire à ses intérêts en éloignant des pratiques. Mais comment se mettre mal avec tous ces fils de familles, puissants dans le canton, et généreux d’ailleurs dans leurs bons moments? Comme ses modèles, le peintre devait prendre ces importuns en patience, et, tout en les maudissant, leur faire bon visage. C’est une des charges du métier.