Malgré ces petites contrariétés et ces petits ennuis (qui peut en être exempt dans ce monde de Dieu?), le commerce allait bien. Topaze emplissait son grenier, et sa renommée grossissait comme ses épargnes. Il entrevoyait déjà l’instant si désiré où, riche et célèbre, il allait enfin se consacrer à la haute mission d’instruire et de moraliser ses semblables.

Le nom du prochain législateur, et le bruit des merveilles qu’il opérait, s’étaient répandus, de proche en proche, jusqu’à de grandes distances. Un Éléphant, souverain de je ne sais quel vaste territoire situé entre les grands fleuves de l’Amérique du Sud, mais qui n’est indiqué sur aucune mappemonde, parce que l’espèce humaine n’y a point encore pénétré, entendit parler du peintre de Paris. Il fut curieux d’employer ses talents, et, comme un autre François Ier appelant à sa cour un autre Léonard de Vinci, il envoya une députation à Topaze avec des offres si brillantes, qu’il n’y avait pas même lieu à délibérer. C’est ainsi que procèdent, dans leurs caprices, les rois absolus. On lui promettait, outre une somme considérable en valeurs du pays, le titre de cacique et le grand cordon de la Dent d’Ivoire. Topaze se mit en route, au milieu d’une escorte d’honneur, monté sur un beau Cheval et suivi d’un Mulet qui portait, outre son fidèle Sapajou noir, sa précieuse machine. On arriva sans encombre à la cour de sultan Poussah (c’était son nom), à qui Topaze fut aussitôt présenté par l’introducteur ordinaire des ambassadeurs. Il se jeta la face contre terre devant le monarque, et celui-ci, le relevant avec bonté du bout de sa trompe, lui donna à baiser l’un de ses pieds énormes, celui même qui plus tard... Mais n’anticipons point sur les événements.

Sa Majesté très-massive éprouvait une telle démangeaison de curiosité, que, sans prendre ni repos ni repas, Topaze dut aussitôt déballer sa caisse et se mettre à l’ouvrage. Il prépara ses instruments, fit chauffer ses drogues, et choisit la plus belle plaque de toute sa provision pour y empreindre la royale image. Il fallait que le modèle tînt tout entier sur cet étroit encadrement, car sultan Poussah se voulait voir représenté dans son majestueux ensemble et de la tête aux pieds. Topaze se réjouit fort de ce caprice. Il se rappelait l’aventure de l’Ours amoureux, première cause de sa vogue et de ses succès. «Bon! disait-il, puisque c’est une miniature que demande Sa Majesté, elle sera satisfaite de moi, car elle sera satisfaite d’elle-même.» Il plaça donc l’Éléphant fort loin de la lunette de sa chambre obscure, pour le rapetisser autant que possible, puis il procéda à l’opération avec le soin le plus minutieux et l’attention la plus profonde. Tout le monde attendait le résultat en silence et dans l’anxiété, comme s’il se fût agi de fondre une statue. Il faisait un ardent soleil. Au bout de deux minutes, l’opérateur enlève lestement la plaque argentée, et, triomphant, quoique agenouillé, la présente aux yeux du monarque.

A peine celui-ci eut-il jeté un regard oblique sur son image, qu’il partit d’un immense éclat de rire, et, sans trop savoir pourquoi, les courtisans rirent aussi à gorge déployée. C’était une scène de l’Olympe. «Qu’est ceci? s’écria l’Éléphant quand il eut recouvré la parole; c’est le portrait d’un Rat, et l’on veut que je m’y reconnaisse! Vous plaisantez, mon ami.» Les rires continuaient de plus belle. «Eh quoi! ajouta le monarque après un instant de silence et prenant une expression de plus en plus sévère, c’est parce qu’il n’y a nul Animal plus grand, plus gros et plus fort que moi dans cette contrée, que j’en suis le roi et seigneur, et j’irais me montrer à mes sujets, pour qu’ils perdent le respect qui m’est dû, sous les apparences d’une chétive et imperceptible créature, d’un avorton, d’un Insecte? Non, la raison d’État ne me permet point de faire cette sottise.» En disant cela, il lança dédaigneusement la plaque à l’artiste atterré, qui courba la tête jusque dans la poussière, moins encore par humilité que pour éviter un choc qui lui eût été funeste.

Il prépara ses instruments, fit chauffer ses drogues, et choisit la plus
belle plaque de sa composition...

«J’aurais dû me douter de l’équipée, reprit l’Éléphant qui passait peu à peu du rire à la fureur. Tous ces colporteurs de secrets et d’inventions, tous ces novateurs qui nous prêchent les merveilles du monde civilisé, sont autant d’émissaires de l’Homme, venus pour corrompre, à son profit, les Animaux, par le mépris des vertus antiques, par l’oubli des devoirs envers l’autorité naturelle et constituée. Il faut en préserver l’État, et couper le mal dans sa racine.—Bravo! s’écria la galerie; bien dit, bien fait, et vive le sultan!» Enjambant par-dessus le corps du peintre encore prosterné, l’Éléphant, en trois pas, s’approcha de l’innocente machine, grosse à ses yeux de révolutions; et, plein d’un courroux non moins légitime que celui de Don Quichotte frappant d’estoc et de taille sur les marionnettes de maître Pierre, il leva son formidable pied, le posa sur la fragile enveloppe, et, d’un seul effort, broya la caisse avec tout ce qu’elle contenait. Adieu Veau, Vache, Cochon, Couvée!

Ce fut comme le pot au lait de Perrette. Adieu fortune, honneurs, influence, civilisation! Adieu l’art, adieu l’artiste! Aux horribles craquements qui annonçaient sa ruine et lui broyaient le cœur, Topaze se releva soudain, et, prenant sa course en désespéré, il alla se jeter, la tête la première, dans la rivière des Amazones.


Celui qui fut son confident et qui resta son héritier, c’est moi, pauvre Ébène, pauvre Sapajou noir, qui, venu chez les Hommes d’Europe, où j’ai appris une de leurs langues, me suis fait, pour leur instruction, l’historien de mon maître.