Au bas de l’Atlas, du côté du désert, règne un vieux Lion nourri de ruse. Dans sa jeunesse, il a voyagé jusque dans les montagnes de la Lune; il a su vivre en Barbarie, en Tombouctou, en Hottentotie, au milieu des républiques d’Éléphants, de Tigres, de Boschimans et de Troglodytes, en les mettant à contribution et ne leur déplaisant point trop; car ce ne fut guère que sur ses vieux jours, ayant les dents lourdes, qu’il fit crier les Moutons en les croquant. De cette complaisance universelle lui vint son surnom de Cosmopolite, ou l’ami de tout le monde. Une fois sur le trône, il a voulu justifier la jurisprudence des Lions par cet admirable axiome: Prendre, c’est apprendre. Et il passe pour un des monarques les plus instruits. Ce qui n’empêche pas qu’il déteste les lettres et les lettrés. «Ils embrouillent encore ce qui est embrouillé,» dit-il.
Il eut beau faire, le peuple voulut devenir savant. Les griffes parurent menaçantes sur tous les points du désert. Non-seulement les sujets du Cosmopolite faisaient mine de le contrarier, mais encore sa famille commençait à murmurer. Les jeunes Altesses Griffées lui reprochaient de s’enfermer avec un grand Griffon, son favori, pour compter ses trésors, sans admettre personne à les voir.
Ce Lion parlait beaucoup, mais il agissait peu. Les crinières fermentaient. De temps en temps, des Singes perchés sur des arbres éclaircissaient des questions dangereuses. Des Tigres et des Léopards demandaient un partage égal du butin. Enfin, comme dans la plupart des Sociétés, la question de la viande et des os divisait les masses.
Déjà plusieurs fois le vieux Lion avait été forcé de déployer tous ses moyens pour comprimer le mécontentement populaire en s’appuyant sur la classe intermédiaire des Chiens et des Loups-Cerviers, qui lui vendirent un peu cher leur concours. Trop vieux pour se battre, le Cosmopolite voulait finir ses jours tranquillement, et, comme on dit, en bon Toscan de Léonie, mourir dans sa tanière. Aussi les craquements de son trône le rendaient-ils songeur. Quand Leurs Altesses les Lionceaux le contrariaient un peu trop, il supprimait les distributions de vivres, et les domptait par la famine; car il avait appris, dans ses voyages, combien on s’adoucit en ne prenant rien. Hélas! il avait retourné cette grave question sur toutes ses dents. En voyant la Léonie dans un état d’agitation qui pouvait avoir des suites fâcheuses, le Cosmopolite eut une idée excessivement avancée pour un Animal, mais qui ne surprit point les cabinets à qui les tours de passe-passe par lesquels il se recommanda pendant sa jeunesse étaient suffisamment connus.
Un soir, entouré de sa famille, il bâilla plusieurs fois, et dit ces sages paroles: «Je suis véritablement bien fatigué de toujours rouler cette pierre qu’on appelle le pouvoir royal. J’y ai blanchi ma crinière, usé ma parole et dépensé ma fortune, sans y avoir gagné grand’chose. Je dois donner des os à tous ceux qui se disent les soutiens de mon pouvoir! Encore si je réussissais! Mais tout le monde se plaint. Moi seul, je ne me plaignais pas, et voilà que cette maladie me gagne! Peut-être ferais-je mieux de laisser aller les choses et de vous abandonner le sceptre, mes enfants! Vous êtes jeunes, vous aurez les sympathies de la jeunesse, et vous pourrez vous débarrasser de tous les Lions mécontents en les éconduisant à la victoire.»
Sa Majesté Lionne eut alors un retour de jeunesse et chanta la Marseillaise des Lions:
Aiguisez vos griffes, hérissez vos crinières!
«Mon père, dit le jeune prince, si vous êtes disposé à céder au vœu national, je vous avouerai que les Lions de toutes les parties de l’Afrique, indignés du far niente de Votre Majesté, étaient sur le point d’exciter des orages capables de faire sombrer le vaisseau de l’État.
«—Ah! mon drôle, pensa le vieux Lion, tu es attaqué de la maladie des princes royaux, et ne demanderais pas mieux que de voir mon abdication!... Bon, nous allons te rendre sage! Prince, reprit à haute voix le Cosmopolite, on ne règne plus par la gloire, mais par l’adresse, et, pour vous en convaincre, je veux vous mettre à l’ouvrage.»
Dès que cette nouvelle circula dans toute l’Afrique, elle y produisit un tapage inouï. Jamais, dans le désert, aucun Lion n’avait abdiqué. Quelques-uns avaient été dépossédés par des usurpateurs, mais personne ne s’était avisé de quitter le trône. Aussi la cérémonie pouvait-elle être facilement entachée de nullité, faute de précédents.