Avant de se séparer, messieurs les Rédacteurs en chef recommandèrent à messieurs les futurs collaborateurs de n’adresser au cabinet de rédaction que des manuscrits bien écrits et faciles à lire, pour éviter les frais de correction et les fautes d’impression. Ils ajoutèrent que dans une publication à laquelle tant de talents différents étaient appelés à concourir, la méthode étant impossible, tout classement serait injuste et arbitraire; que les premiers arrivés seraient donc les premiers imprimés; qu’un numéro d’ordre serait donné à chaque manuscrit, et que pour rien au monde cet ordre ne pourrait être interverti. Messieurs les Animaux approuvèrent cette mesure, et s’en retournèrent pleins d’espoir, le front penché, le regard pensif, méditant déjà, les uns leur propre histoire, les autres celle de leur prochain.
Post-Scriptum.—Par faveur spéciale, nous livrerons à la publicité quelques détails confidentiels sur lesquels notre ami le Perroquet nous avait demandé le silence; mais nous comptons que sa discrétion ne tiendra pas devant quelques douzaines de noix et un pain de sucre que nous venons de lui envoyer.
Le Singe avait eu d’abord le séduisant projet de faire un journal format grand-aigle; il avait même, sous le titre de premier-forêt, fait un premier-Paris très-ennuyeux, dans lequel il développait avec un grand talent toutes les questions, excepté celle du jour.
Un Animal qui désire garder l’anonyme, rêvant déjà les succès de ces plumes courriéristes qui ont fait la gloire de certaines lettres de l’alphabet, J. J.—X—Y—Z, etc., etc., avait signé de ses initiales un feuilleton dans lequel il constatait les brillants débuts d’une Sauterelle incomparable dans un ballet nouveau.
L’Aras bleu, le Kakatoès et le Colibri s’étaient chargés de la correspondance étrangère et de l’importante partie des faits divers. Nous nous permettrons de citer une des nouvelles dont ces Oiseaux comptaient enrichir leur premier numéro:—Un Canard nous écrit des bords de la Garonne: «Il n’est bruit dans nos marais que de la disparition d’une jeune grenouille qui était chérie de toutes ses compagnes. Comme elle avait l’imagination fort exaltée, on craint qu’elle n’ait attenté à ses jours. On s’épuise en conjectures sur les causes qui auraient pu la pousser à cette fatale extrémité.»
L’Oiseau Moqueur avait demandé la permission de terminer régulièrement le journal par une série de calembours qu’il aurait spirituellement intitulés: les étonnantes Réparties du Coq à l’Ane.
Le journal aurait été un journal sans annonces. Le Dindon, voulant s’assurer la propriété d’une idée aussi neuve, se disposait à prendre un brevet d’invention qui lui en réservât le monopole; mais le Loup-Cervier (qui devait faire la Bourse) l’en détourna, en lui représentant que cette précaution serait superflue, et qu’il ne trouverait point d’imitateurs.
Il ne restait plus guère à trouver qu’un titre et un gérant, et l’affaire eût été définitivement constituée, si le Renard, qui est de bon conseil, et le Lièvre, qui est moins brave que César, n’eussent reculé devant les difficultés de cette entreprise. Le Renard fit observer très-sagement qu’ils tomberaient infailliblement des hauteurs de la philosophie, de la science et de la morale, dans les misères de la politique quotidienne; que tout n’était pas roses dans le métier de journaliste; qu’ils auraient affaire à de belles petites lois, au bout desquelles se trouvent l’amende et la prison; qu’ils se feraient beaucoup d’ennemis et peu d’abonnés; qu’ils auraient à payer des droits de timbre exorbitants, et de plus un gros cautionnement à fournir; que leur capital y passerait; que le prix du moindre journal était tel, que de pauvres Animaux qui ne roulent ni sur l’or ni sur l’argent, les Rats, par exemple, ne sauraient faire les frais d’un abonnement; que la condition de toute entreprise qui veut devenir utile et populaire, et atteindre les masses pour les éclairer, c’est le bon marché; qu’enfin les journaux passent et que les livres restent (au moins en magasin).
Ces raisons et bien d’autres avaient fait passer à l’ordre de la nuit sur l’incident qui n’avait pas été autrement discuté.