«Du reste, de grandeur, il n’y en a point à Paris: tout y est mesquin; la cuisine y est pauvre. Je suis entré pour déjeuner dans un café où nous avons demandé un cheval; mais le garçon a paru tellement surpris, que nous avons profité de son étonnement pour l’emporter, et nous l’avons mangé dans un coin. Notre Chien nous a conseillé de ne pas recommencer, en nous prévenant qu’une pareille licence pourrait nous mener en police correctionnelle. Cela dit, il accepta un os dont il se régala bel et bien.

«Notre guide aime assez à parler politique, et la conversation du drôle n’est pas sans fruit pour moi; il m’a appris bien des choses. Je puis déjà vous dire que quand je serai de retour en Léonie je ne me laisserai plus prendre à aucune émeute; je sais maintenant une manière de gouverner qui est la plus commode du monde.

Un café.

«A Paris, le roi règne et ne gouverne pas. Si vous ne comprenez pas ce système, je vais vous l’expliquer: On rassemble par trois à quatre cents groupes tous ceux des honnêtes gens du pays qui payent 200 francs d’impôts en leur disant de se représenter par un d’eux. On obtient quatre cent cinquante-neuf Hommes chargés de faire la loi. Ces hommes sont vraiment plaisants: ils croient que cette opération communique le talent, ils imaginent qu’en nommant un Homme d’un certain nom, il aura la capacité, la connaissance des affaires; qu’enfin le mot honnête Homme est synonyme de législateur, et qu’un Mouton devient un Lion en lui disant: Sois-le. Aussi qu’arrive-t-il? Ces quatre cent cinquante-neuf élus vont s’asseoir sur des bancs au bout d’un pont, et le roi vient leur demander de l’argent ou quelques ustensiles nécessaires à son pouvoir, comme des canons et des vaisseaux. Chacun parle alors à son tour de différentes choses, sans que personne fasse la moindre attention à ce qu’a dit le précédent orateur. Un Homme discute sur l’Orient après quelqu’un qui a parlé sur la pêche de la Morue. La mélasse est une réplique suffisante qui ferme la bouche à qui réclame pour la littérature. Après un millier de discours semblables, le roi a tout obtenu. Seulement, pour faire croire aux quatre cents élus qu’ils ont leur parfaite indépendance, il a soin de se faire refuser de temps en temps des choses exorbitantes demandées à dessein.

«J’ai trouvé, cher et auguste père, votre portrait dans la résidence royale. Vous y êtes représenté dans votre lutte avec le Serpent révolutionnaire, par un sculpteur appelé Barye. Vous êtes infiniment plus beau que tous les portraits d’Hommes qui vous entourent, et dont quelques-uns portent des serviettes sur leurs bras gauches comme des domestiques, et d’autres ont des marmites sur la tête. Ce contraste démontre évidemment notre supériorité sur l’Homme. Sa grande imagination consiste d’ailleurs à mettre les fleurs en prison et à entasser des pierres les unes sur les autres.

«Après avoir pris ainsi langue dans ce pays où la vie est presque impossible et où l’on ne peut poser ses pattes que sur les pieds du voisin, je me rendis à un certain endroit où mon Chien me promit de me faire voir les bêtes curieuses auxquelles Votre Majesté nous a ordonné de demander des explications sur la prise illégale de nos noms, qualités, griffes, etc.

«—Vous y verrez bien certainement des Lions, des Loups-Cerviers, des Panthères, des Rats de Paris.

«—Mon ami, de quoi peut vivre un Loup-Cervier dans un pareil pays?