DEUXIÈME DÉPÊCHE.
«Votre fils, avec sa perspicacité ordinaire, devina que nous étions en plein carnaval, et que nous pouvions aller et venir sans aucun danger. Je vous parlerai plus tard du carnaval. Nous étions excessivement embarrassés pour nous exprimer; nous ignorions les usages et la langue du pays. Voici comment notre embarras cessa.»
(Interrompue par le froid de l’atmosphère.)
PREMIÈRE LETTRE DU PRINCE LÉO AU ROI, SON PÈRE.
«Mon cher et auguste père,
«Vous m’avez donné si peu de valeurs, qu’il m’est bien difficile de tenir mon rang à Paris. A peine ai-je pu mettre les pattes sur les boulevards, que je me suis aperçu combien cette capitale diffère du désert. Tout se vend et tout s’achète. Boire est une dépense, être à jeun coûte cher, manger est hors de prix. Nous nous sommes transportés, mon Tigre et moi, conduits par un Chien plein d’intelligence, tout le long des boulevards, où personne ne nous a remarqués tant nous ressemblions à des Hommes, en cherchant ceux d’entre eux qui se disent des Lions. Ce Chien, qui connaissait beaucoup Paris, consentit à nous servir de guide et d’interprète. Nous avons donc un interprète, et nous passons, comme nos adversaires, pour des Hommes déguisés en Animaux. Si vous aviez su, Sire, ce qu’est Paris, vous ne m’eussiez pas mystifié par la mission que vous m’avez donnée. J’ai bien peur d’être obligé quelquefois de compromettre ma dignité pour arriver à vous satisfaire. En arrivant au boulevard des Italiens, je crus nécessaire de me mettre à la mode en fumant un cigare, et j’éternuai si fort, que je produisis une certaine sensation. Un feuilletoniste, qui passait, dit alors en voyant ma tête: «Ces jeunes gens finiront par ressembler à des Lions.»
«—La question va se dénouer, dis-je à mon Tigre.
«—Je crois, nous dit alors le Chien, qu’il en est comme de l’immortelle question d’Orient, et que le mieux est de la laisser longtemps nouée.»
«Ce Chien, Sire, nous donne à tout moment les preuves d’une haute intelligence; aussi vous ne vous étonnerez pas en apprenant qu’il appartient à une administration célèbre, située rue de Jérusalem, qui se plaît à entourer de soins et d’égards les étrangers qui visitent la France.
«Il nous amena, comme je viens de vous le dire, sur le boulevard des Italiens; là, comme sur tous les boulevards de cette grande ville, la part laissée à la nature est bien petite. Il y a des arbres, sans doute, mais quels arbres! Au lieu d’air pur, de la fumée; au lieu de rosée, de la poussière: aussi les feuilles sont-elles larges comme mes ongles.