«—Monseigneur, me dit mon détaché qui jouissait de mon étonnement à l’aspect de cette friperie, tout le monde ne sait pas porter ces habits; il y a une manière, et dans ce pays-ci tout est une question de manière.
«—Eh bien, lui dis-je, si un Homme avait les manières sans avoir les habits?
«—Ce serait un Lion inédit, me répondit le Chien sans se déferrer. Puis, Monseigneur, le Lion de Paris se distingue moins par lui-même que par son Rat, et aucun Lion ne va sans son Rat. Pardon, Altesse, si je rapproche deux noms aussi peu faits pour se toucher, mais je parle la langue du pays.
«—Quel est ce nouvel Animal?
«—Un Rat, mon Prince: c’est six aunes de mousseline qui dansent, et il n’y a rien de plus dangereux, parce que ces six aunes de mousseline parlent, mangent, se promènent, ont des caprices, et tant, qu’elles finissent par ronger la fortune des Lions, quelque chose comme trente mille écus de dettes qui ne se retrouvent plus!»
TROISIÈME DÉPÊCHE.
«Expliquer à Votre Majesté la différence qui existe entre un Rat et une Lionne, ce serait vouloir lui expliquer des nuances infinies, des distinctions subtiles auxquelles se trompent les Lions de Paris eux-mêmes, qui ont des lorgnons! Comment vous évaluer la distance incommensurable qui sépare un châle français, vert américain, d’un châle des Indes vert-pomme? une vraie guipure d’une fausse, une démarche hasardeuse d’un maintien convenable? Au lieu des meubles en ébène enrichis de sculptures par Janest qui distinguent l’antre de la Lionne, le Rat n’a que des meubles en vulgaire acajou. Le Rat, Sire, loue un remise, la Lionne a sa voiture; le Rat danse, et la Lionne monte à cheval au bois de Boulogne; le Rat a des appointements fictifs, et la Lionne possède des rentes sur le grand-livre; le Rat ronge des fortunes sans en rien garder, la Lionne s’en fait une; la Lionne a sa tanière vêtue de velours, tandis que le Rat s’élève à peine à la fausse perse peinte. N’est-ce pas autant d’énigmes pour Votre Majesté, qui de littérature légère ne se soucie guère et qui veut seulement fortifier son pouvoir? Ce détaché, comme l’appelle Monseigneur, nous a parfaitement expliqué comment ce pays était dans une époque de transition, c’est-à-dire qu’on ne peut prophétiser que le présent, tant les choses y vont vite. L’instabilité des choses publiques entraîne l’instabilité des positions particulières. Évidemment ce peuple se prépare à devenir une horde. Il éprouve un si grand besoin de locomotion, que, depuis dix ans surtout, en voyant tout aller à rien, il s’est mis en marche aussi: tout est danse et galop! Les drames doivent rouler si rapidement, qu’on n’y peut plus rien comprendre; on n’y veut que de l’action. Par ce mouvement général, les fortunes ont défilé comme tout le reste, et, personne ne se trouvant plus assez riche, on s’est cotisé pour subvenir aux amusements. Tout se fait par cotisation: on se réunit pour jouer, pour parler, pour ne rien dire, pour fumer, pour manger, pour chanter, pour faire de la musique, pour danser; de là le club et le bal Musard. Sans ce Chien, nous n’eussions rien compris à tout ce qui frappait nos regards.
Une Lionne.
«Il nous dit alors que les farces, les chœurs insensés, les railleries et les images grotesques avaient leur temple, leur pandémonium. «—Si Son Altesse veut voir le galop chez Musard, elle rapportera dans sa patrie une idée de la politique de ce pays et de son gâchis.»