Un Cerf-Volant nous a été envoyé en parlementaire; nous avons daigné l’écouter et lui répondre. «Vous avez parlé, nous a-t-il dit, il n’y en a eu que pour vous; à chacun son tour. Nous sommes trente-trois millions là-bas, tous extrêmement las de ne faire aucun bruit dans le monde. Nous voulons tous parler et tous écrire. L’égalité est-elle un droit, oui ou non?
—Qu’est-ce qu’un droit? lui répondit un vieux Corbeau que nos lecteurs connaissent; summum jus, summa injuria; si vous voulez tous parler, tous les in-folio du monde n’y suffiront pas, dût chacun de vous se contenter d’écrire pour sa part, non une page, mais une ligne, mais un mot, mais une lettre, mais une virgule et moins encore.»
Cette réflexion si judicieuse fut naturellement trouvée absurde.
«Laissez donc, dit le Cerf-Volant; que ne dites-vous tout de suite que le Dieu des Scarabées n’a pas fait assez de terre, et de ciel, et de lumière, et de feuilles d’arbres, et même de feuilles de papier, pour que chacun en ait sa part sur cette terre? Du moment où il est juste que tout le monde puisse écrire, cela doit être possible.»
O folie! va où tu voudras, ton triomphe est assuré!
Hélas! la guerre civile s’avance vers nos vallées paisibles; l’esprit de révolte a passé des Insectes aux Oiseaux et des Oiseaux aux Quadrupèdes. L’alarme est partout. Les portes des cages ont dû être fermées, ce qui est particulièrement désagréable aux Animaux qui se plaisent à prendre l’air sur le pas de leur porte pour savoir ce qui se passe dans les cages voisines. Qu’on se rassure pourtant, nous connaissons la sainteté de notre mission, et nous saurons la remplir tout entière. Les Oies n’ont point encore abandonné la garde du Capitole.
Un nouvel appel a été fait aux mécontents, et nous apprenons que les Chattes françaises se sont définitivement déclarées contre nous. Leur adhésion à la révolte a été longtemps incertaine; entre le oui et le non d’une Chatte française, il n’y a pas de place pour la pointe d’une aiguille. Elles ont été entraînées par une des leurs, qui ne nous a pas pardonné d’avoir accordé la parole à une Chatte anglaise dans un livre français. Si ce qu’on nous dit est vrai, cette maîtresse Chatte aurait forcé son honnête mari, qui avait toujours passé pour être le plus saint homme de Chat du quartier, à se mettre à la tête des mécontents de son espèce. Elle-même va, dit-on, de l’un à l’autre, exaltant les modérés et miaulant avec les exaspérés une espèce de Marseillaise où il n’est nullement question de la patte de velours de la paix. Elle ne s’adresse pas seulement aux Chats, mais bien aux Chattes, ses sœurs, qu’elle invite à suivre son exemple: «Vous que votre sexe semble éloigner des affaires politiques, dit-elle, faites appel à vos maris, à vos frères, à vos amis, à vos fiancés[5]! Qu’aucune partie de plaisir sur les toits du voisinage ou dans les gouttières des serres chaudes ne vous arrête... N’épargnez rien, et ne craignez rien, on vous foulera, on vous écrasera, qu’importe!..»