Une foule immense se presse aux portes de la rotonde où le discours du Bison a été affiché. On ne reconnaît plus les cabanes, tant elles sont chargées de drapeaux et de placards séditieux; on trouve un cours complet de politique sur les murailles, et le nombre des mécontents s’accroît de minute en minute. L’occasion est le tyran des gens faibles: les groupes se grossissent, surtout de Gobe-Mouches, de Bécasses, de Buses, de Gros-Becs, de Dindons et autres bêtes altérées d’encre. Des processions de factieux parcourent les allées en chantant et en sifflant des refrains séditieux. Un Singe, indigne de ce beau nom de Singe, s’est fait un casque d’une casquette volée à son gardien, et un drapeau d’un mouchoir à carreaux rouges volé à ce même gardien. Sur cet étendard, on lit ces mots: «Vivre en écrivant, ou mourir en se taisant.» La bande la plus nombreuse est conduite par trois Manchots, qui s’en vont bras dessus, bras dessous, guidant l’émeute, faisant arracher les écriteaux, briser les palissades et forcer les cages des Animaux nés dans la ménagerie, sous prétexte qu’il faut s’assurer de leurs sentiments politiques: on fait main basse sur les mangeoires, et on n’y laisse que la faim. Ces trois Manchots obéissent aux ordres secrets du Renard qui pense (avec d’autres) que le courage de certains Animaux est au fond de leur auge: «Affamez-les, dit-il, et vous en ferez des héros.» Personne, du reste, ne connaît ces trois Manchots; on ne sait ni d’où ils viennent ni ce qu’ils veulent, mais on les suit. Sainte confiance!
Chacun rendra justice à notre modération: nous avons tout fait pour arrêter l’effusion du sang, et nous avons reculé tant que nous l’avons pu devant les désastres de la guerre civile; mais nous serions coupables et véritablement traîtres à notre mandat, si nous ne savions pas opposer la violence elle-même à la violence.
Force doit rester à la loi, force restera donc à la loi.
En conséquence nous avons publié l’ordonnance suivante:
«1o Le Jardin des Plantes est déclaré en état de siége.
«2o Le prince Léo, dont on avait à tort annoncé le départ pour l’Afrique, est nommé généralissime de nos armées de terre. Il a juré d’exterminer tous les Moucherons, ces éternels ennemis de sa race et de tout ce qui est grand. Il aura à se concerter avec le seigneur Bourdon, pour prendre avec lui les mesures qui peuvent assurer le triomphe de l’ordre.
«3o Le rappel sera battu à la porte de toutes les cabanes. Entre les pattes de notre vieux Lièvre, le tambour réveillera les mieux endormis.
«4o Tout bon citoyen devra quitter immédiatement sa femme, ses enfants, son râtelier, son gobelet, son perchoir et sa litière, s’armer de son mieux, prendre les ordres de ses chefs, pour être de là dirigé partout où besoin sera, et se tenir enfin prêt à vaincre ou à mourir pour nous.»