Dieu merci, la plume est une arme courtoise, elle égalise les forces, et j’espère prouver un jour qu’entre les mains d’une Pie intelligente cette arme n’a pas moins de valeur qu’entre les griffes d’un Loup ou les pattes d’un Renard.

Pour le moment, il ne s’agit ni de moi ni de mesdames les Oies, les Poules et les Grues, qu’un orateur à la fois spirituel et profond, à la fois juge et partie, a si vertueusement renvoyées à leur ménage[1], et je me bornerai à vous raconter l’Histoire d’un Lièvre que ses malheurs ont rendu célèbre parmi les Bêtes et parmi les Hommes, à Paris et dans les champs.

Croyez, Messieurs, que si je me décide, dans une question qui ne m’est point personnelle, à rompre avec les habitudes de silence et de discrétion dont on sait que je me suis toujours fait une loi, c’est qu’il m’eût été impossible de m’y refuser sans manquer aux obligations les plus ordinaires de l’amitié.

I

Où la Pie essaye d’entrer en matière.—Quelques réflexions philosophiques et préliminaires du Lièvre, héros de cette histoire.—La dernière chasse d’un Roi.—Notre héros est fait prisonnier.—Théorie des Lièvres sur le courage.

Je m’étais, un soir de cette semaine, oubliée sur un monceau de pierres, et je méditais les derniers vers d’un poëme en douze chants que je consacre à la défense des droits méconnus de notre sexe, quand je vis accourir entre les deux raies d’un pré un Levraut de ma connaissance, arrière-petit-fils du héros de mon histoire.

«Madame la Pie, me cria-t-il tout haletant, grand-père est là-bas au coin du bois, et il m’a dit: Va chercher bien vite notre amie la Pie... et je suis venu.

—Tu es un bon petit enfant, lui répondis-je en lui donnant sur la joue un coup d’aile amical; c’est bien de faire comme cela les commissions à son grand-père. Mais si tu cours toujours si vite, tu finiras par te rendre malade.

—Ah! me répondit-il en me regardant tristement, je ne suis pas malade, moi, c’est grand-père qui l’est! le Lévrier du garde champêtre l’a mordu... c’est ça qui fait peur.»