Il n’y avait pas de temps à perdre; en deux sauts je fus auprès de mon malheureux ami, qui me reçut avec cette cordialité qui est la politesse des bons Animaux.

Sa patte droite était supportée par une écharpe faite à la hâte de deux brins de jonc; sa pauvre tête, sur laquelle on avait appliqué quelques compresses de feuilles de dictame qu’une Biche compatissante lui avait procurées, était entourée d’un bandeau qui lui cachait un œil: le sang coulait encore.

A ce triste spectacle, je reconnus les Hommes et leurs funestes coups.

«Ma chère Pie, me dit le vieillard, dont le visage, empreint d’un caractère de tristesse et de gravité inaccoutumée, n’avait cependant rien perdu de son originelle simplicité, on ne vient pas au monde pour être heureux.

—Hélas! lui répondis-je, cela se voit bien.

—Je sais, continua-t-il, qu’on doit avoir toujours peur, et qu’un Lièvre n’est jamais sûr de mourir tranquillement dans son gîte; mais, vous le voyez, je puis moins qu’un autre compter sur ce qu’on est convenu d’appeler une belle mort: la campagne s’annonce mal, me voilà borgne peut-être, et pour sûr estropié; un Épagneul viendrait à bout de moi. Ceux des nôtres qui voient tout en beau, et qui s’entêtent à penser que la chasse ferme quelquefois, veulent bien convenir qu’elle ouvrira dans quinze jours; je crois que je ferai bien de mettre ordre à mes affaires et de léguer mon histoire à la postérité pour qu’elle en profite, si elle peut. A quelque chose malheur doit être bon. Si Dieu m’a accordé la grâce de retrouver ma patrie, après m’avoir fait vivre et souffrir parmi les Hommes, c’est qu’il a voulu que mes infortunes servissent d’enseignement aux Lièvres à venir. Dans le monde on se tait sur bien des choses par prudence et par politesse; mais, devant la mort, le mensonge devenant inutile, on peut tout dire. D’ailleurs, j’avoue mon faible: il doit être agréable de laisser après soi un glorieux souvenir, et de ne pas mourir tout entier; qu’en pensez-vous?»

J’eus toutes les peines du monde à lui faire entendre que j’étais de son avis, car il avait gagné dans ses rapports avec les Hommes une surdité d’autant plus gênante, qu’il s’obstinait à la nier. Que de fois n’ai-je pas maudit cette infirmité, qui le privait du bonheur d’écouter! Je lui criai dans les oreilles qu’on était toujours bien aise de se survivre dans ses œuvres, et que, devant une fin presque certaine, il devait être en effet consolant de penser que la gloire peut remplacer la vie, qu’en tout cas cela ne pouvait pas faire de mal.

Il me dit alors que son embarras était grand, que sa maudite blessure l’empêchait d’écrire, puisqu’il avait précisément la patte droite cassée; qu’il avait essayé de dicter à ses enfants, mais que les pauvres petits ne savaient que jouer et manger; qu’un instant il avait eu l’idée de faire apprendre par cœur son histoire à l’aîné, et de la transmettre ainsi à l’état de Rapsodie aux siècles futurs, mais que l’étourdi n’avait jamais manqué de perdre la mémoire en courant. «Je vois bien, ajouta-t-il, qu’on ne peut guère compter sur la tradition orale pour conserver aux faits leur caractère de vérité; je n’ai pas envie de devenir un mythe comme le grand Vichnou, Saint-Simon, Fourrier, etc.; vous êtes lettrée, ma bonne Pie, veuillez me servir de secrétaire, mon histoire y gagnera.»

Je cédai à ses instances, et je m’apprêtai à écouter. Les discours des vieillards sont longs, mais il en ressort toujours quelque utile enseignement.

Voulant donner de la solennité à cet acte, le plus important et le dernier peut-être de sa vie, mon vieil ami se recueillit pendant cinq minutes, et, se souvenant qu’il avait été un Lièvre savant, il jugea à propos de commencer par une citation. (Il tenait cette manie des citations d’un vieux comédien qu’il avait connu à Paris.) Il emprunta donc son exorde à un auteur tragique auquel les Hommes s’accordent enfin à trouver quelque mérite, et commença en ces termes: