«Nous venons, dit le chef de la députation, représenter humblement à Votre Altesse qu’il manque quelque chose à notre glorieuse révolution.

—Quoi donc? dit le Renard.

—Sire, répondit M. le député, que dirait la postérité si elle apprenait que nous avons fait une révolution sans boire ni manger?

—Messieurs, leur dit Sa Majesté Renard Ier, je vois avec plaisir que vous n’oubliez rien, et que la patrie peut compter sur vous. Allons dîner.»

On sonne... C’est une députation des notables Animaux du Jardin.

La prairie qui se trouve en face de l’Amphithéâtre servit de salle à manger. Il avait été résolu qu’on se passerait de table, pour que chacun pût jouir d’une liberté illimitée dans cette fête nationale, et qu’on mangerait comme on l’entendrait, qui son foin, qui son grain, qui ses végétaux, le repas devant être tout pythagoricien, en dépit des Animaux carnassiers qui ne trouvaient pas leur compte à cette maigre chair. Mais il eût été dérisoire de s’entre-manger dans une assemblée où il ne devait être question que d’union et de fraternité.

Les honneurs de la réunion furent faits par des commissaires qui s’étaient choisis eux-mêmes comme étant les plus huppés. Monseigneur le Renard fut naturellement nommé président du banquet. Comme on connaissait ses goûts, on lui donna pour voisins, d’un côté, un Oison, de l’autre, une jeune Poule d’Inde. Mais ces oiseaux, qui n’avaient pas d’ambition, ne parurent pas très-touchés de l’insigne honneur qu’on leur avait fait, et soit ignorance du monde, soit patriotisme, ils se tinrent constamment à une distance assez grande de leur illustre voisin.

Comme les Insectes avaient joué un très-beau rôle dans cette journée, et qu’on ne pouvait se dissimuler qu’on leur devait tout, il avait bien fallu se résigner à leur faire une petite place. On les avait donc relégués à une des extrémités de la salle, en leur faisant entendre qu’on leur donnait la place d’honneur, et de temps en temps on laissait passer de leur côté quelques brins de cette mauvaise herbe qui pousse toujours et dont personne ne voulait plus. Au fond, ils n’étaient pas très-contents; mais on leur disait tant de choses flatteuses, qu’ils finirent par se montrer satisfaits.