Du reste, les ingénus qui étaient venus avec l’intention de dîner avaient compté sans leur hôte. Ce repas ressembla à tous les repas de ce genre. Ceux qui n’avaient guère faim eurent seuls assez à manger; mais à l’exception de quelques-uns qui prenaient tout, personne ne put se vanter d’en avoir eu à bouche que veux-tu.
On y parla plus qu’on n’y dîna. Les plus hautes questions furent nécessairement mises sur le tapis. Il fallait entendre tout ce qui se disait sur l’ancienne rédaction! Pauvre vieux Lièvre, de quoi te mêlais-tu? Infortuné Papillon, Chatte sans mœurs, orgueilleux Friquet, et vous, sensible Duchesse, et toi surtout, Lézard inutile! comment vous traita-t-on? Combien de vérités vous furent dites! Que n’étiez-vous là? Pourquoi êtes-vous morts? c’était pourtant le moment de vivre et de vous amender. «Où allions-nous? où allions-nous? s’écriait-on de tous côtés; et quelle bonne idée nous avons eu de faire une révolution!—Quand ceux qui gouvernent n’en font pas, il faut bien que ceux qui sont gouvernés en fassent,» disait le Sanglier. Et puis chacun faisait ses plans, racontait ses projets: «Je dirai blanc.—Je dirai noir.—Je dirai rouge.—J’aurai de l’esprit.—Je suis une Bête de génie, etc., etc.» Voilà ce qu’on entendait.
Le Renard écoutait tout le monde, souriait à tout le monde, avait un mot agréable pour tout le monde, contentait tout le monde enfin, ou peu s’en faut. «Vous ne mangez pas,» disait-il au Glouton.—Et à L’Ours blanc: «Seriez-vous malade? Je vous trouve un peu pâle.»—Et à son vis-à-vis: «Les Loups n’ont-ils plus de dents?»—Et au Pingouin qui bâillait: «Vous amusez-vous?»—Et à L’Aigle blanc: «Espérez, la nationalité polonaise ne périra pas.»—«Mais parlez donc,» disait-il au Merle.—«Creusez-vous toujours?» disait-il au Mulot. Et à tous enfin, il répétait: «Mes bons amis, vous écrirez tout ce que vous voudrez.»
Enfin le grand moment arriva, le moment de boire et de porter des toasts, et de parler tout seul et tout debout. Vous eussiez vu chacun se prendre la tête à deux pattes, se gratter le front, et remuer les lèvres, et répéter tout bas le toast qu’il s’agissait d’improviser.
Malheureusement, l’ordre des toasts avait été réglé d’avance, et non-seulement l’ordre, mais encore le nombre. Peu s’en fallut que la chose ne fût mal prise. «Passe encore de jeûner, disait-on, mais on peut mourir d’un toast rentré. De quoi ne meurt-on pas?»
Malgré cette sage précaution, il y en eut encore en si grand nombre, que j’essayerais en vain de les énumérer. Après chacun, des Canes et leurs Canetons jouèrent des airs de mirliton qui ne contribuèrent pas peu à l’agrément de la compagnie.
Comme on le pense bien, le premier toast fut pour la liberté. Ceci est de tradition, et ce n’est certes pas la faute de ceux qui dînent si cette pauvre liberté n’est pas en meilleure santé.
Par une courtoisie du meilleur goût, le deuxième fut pour les dames, et il était conçu en ces termes: «Au sexe qui embellit la vie!» Un murmure flatteur accueillit ce toast, qui fut porté par un aimable Hippopotame, dont la galanterie était d’ailleurs bien connue.
Vers la fin du repas, on vint à bout de s’égayer au moyen d’une fontaine défoncée, et chacun put non-seulement se désaltérer, mais encore se mettre en pointe de gaieté.
La joie est communicative, et bientôt il n’y eut plus moyen de l’arrêter. Toute affaire cessante, on résolut de se divertir.—C’était un parti pris.—Il fut convenu qu’on n’obéirait plus à personne, qu’on dirait tout ce qu’on voudrait, et qu’on ne penserait plus à rien. On en avait assez des intérêts de la nation future, de la politique future et de la rédaction future, et on ne voulait plus que rire et chanter.—On s’égosilla;—et le repas se termina comme tous les repas où l’on se propose de changer la face de l’univers: on s’endormit.