Plus j’approfondissais le caractère de ma charmante femme, plus mon amour augmentait. Elle réunissait dans sa petite personne tous les agréments de l’âme et du corps. Elle était seulement un peu bégueule; mais j’attribuai cela à l’influence du brouillard anglais dans lequel elle avait vécu jusqu’alors, et je ne doutai pas que le climat de la France ne dissipât bientôt ce léger nuage.
Une chose qui m’inquiétait plus sérieusement, c’était une sorte de mystère dont elle s’entourait quelquefois avec une rigueur singulière, s’enfermant à clef avec ses caméristes, et passant ainsi des heures entières pour faire sa toilette, à ce qu’elle prétendait. Les maris n’aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur ménage. Il m’était arrivé vingt fois de frapper à l’appartement de ma femme sans pouvoir obtenir qu’on m’ouvrît la porte. Cela m’impatientait cruellement. Un jour, entre autres, j’insistai avec tant de mauvaise humeur, qu’elle se vit obligée de céder et de m’ouvrir un peu à la hâte, non sans se plaindre fort de mon importunité. Je remarquai en entrant une grosse bouteille pleine d’une espèce de colle faite avec de la farine et du blanc d’Espagne. Je demandai à ma femme ce qu’elle faisait de cette drogue; elle me répondit que c’était un opiat pour des engelures qu’elle avait.
Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle défiance pouvait m’inspirer une personne si douce et si sage, qui s’était donnée à moi avec tant d’enthousiasme et une sincérité si parfaite? J’ignorais d’abord que ma bien-aimée fût une femme de plume; elle me l’avoua au bout de quelque temps, et elle alla même jusqu’à me montrer le manuscrit d’un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scarron. Je laisse à penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non-seulement je me voyais possesseur d’une beauté incomparable, mais j’acquérais encore la certitude que l’intelligence de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès cet instant, nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides, des rapts, des meurtres, et même jusqu’à des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d’attaquer le gouvernement et de prêcher l’émancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l’œuvre. C’était le type de la Merlette lettrée.
Un jour qu’elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumée, je m’aperçus qu’elle suait à grosses gouttes, et je fus étonné de voir en même temps qu’elle avait une grande tache noire dans le dos. «Eh! bon Dieu, lui dis-je, qu’est-ce donc? est-ce que vous êtes malade?» Elle parut d’abord un peu effrayée et même penaude; mais la grande habitude qu’elle avait du monde l’aida bientôt à reprendre l’empire admirable qu’elle gardait toujours sur elle-même. Elle dit que c’était une tache d’encre, et qu’elle y était fort sujette dans ses moments d’inspiration.
«Est-ce que ma femme déteint?» me dis-je tout bas. Cette pensée m’empêcha de dormir. La bouteille de colle me revint en mémoire. «O ciel! m’écriai-je, quel soupçon! Cette créature céleste ne serait-elle qu’une peinture, un léger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser de moi? Quand je croyais presser sur mon cœur la sœur de mon âme, l’être privilégié créé pour moi seul, n’aurais-je donc épousé que de la farine?»
Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m’en affranchir. Je fis l’achat d’un baromètre, et j’attendis avidement qu’il vînt à faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme à la campagne, choisir un dimanche douteux et tenter l’épreuve d’une lessive. Mais nous étions en plein juillet; il faisait un beau temps effroyable.
L’apparence du bonheur et l’habitude d’écrire avaient fort excité ma sensibilité. Naïf comme j’étais, il m’arrivait parfois, en travaillant, que le sentiment fût plus fort que l’idée, et de me mettre à pleurer en attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions. Toute faiblesse masculine enchante l’orgueil féminin. Une certaine nuit que je limais une rature, selon le précepte de Boileau, il advint à mon cœur de s’ouvrir.
«O toi! dis-je à ma chère Merlette, toi, la seule et la plus aimée! toi, sans qui ma vie est un songe! toi, dont un regard, un sourire, métamorphosent pour moi l’univers, vie de mon cœur, sais-tu combien je t’aime? Pour mettre en vers une idée banale déjà usée par d’autres poëtes, un peu d’étude et d’attention me fait aisément trouver des paroles; mais où en prendrais-je jamais pour t’exprimer ce que ta beauté m’inspire? Le souvenir même de mes peines passées pourrait-il me fournir un mot pour te parler de mon bonheur présent? Avant que tu fusses venue à moi, mon isolement était celui d’un orphelin exilé, aujourd’hui c’est celui d’un roi. Dans ce faible corps, dont j’ai le simulacre jusqu’à ce que la mort en fasse un débris, dans cette petite cervelle enfiévrée où fermente une inutile pensée, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle, que rien ne peut être qui ne soit à toi? Écoute ce que mon cerveau peut dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! que mon génie fût une perle, et que tu fusses Cléopâtre!»