En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme et elle déteignait visiblement. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une plume, non pas même noire, mais du plus vieux roux (je crois qu’elle avait déjà déteint autre part). Après quelques minutes d’attendrissement, je me trouvais vis-à-vis d’un Oiseau décollé et désenfariné, identiquement semblable aux Merles les plus plats et les plus ordinaires.
Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche était inutile. J’aurais bien pu, à la vérité, considérer le cas comme rédhibitoire et faire casser mon mariage. Mais comment oser publier ma honte? N’était-ce pas assez de mon malheur? Je pris mon courage à deux pattes, je résolus de quitter le monde, d’abandonner la carrière des lettres, de fuir dans un désert, s’il était possible, d’éviter à jamais l’aspect d’une créature vivante et de chercher, comme Alceste,
. . . . . Un endroit écarté,
Où d’être un Merle blanc on eût la liberté!
IX
Je m’envolai là-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard des Oiseaux, me rapporta sur une branche de Mortfontaine. Pour cette fois, on était couché. «Quel mariage! me disais-je; quelle équipée! C’est certainement à bonne intention que cette pauvre enfant s’est mis du blanc; mais je n’en suis pas moins à plaindre, ni elle moins rousse.»
Le Rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait à plein cœur du bienfait de Dieu qui le rend si supérieur aux poëtes, et donnait librement sa pensée au silence qui l’entourait. Je ne pus résister à la tentation d’aller à lui et de lui parler.
«Que vous êtes heureux! lui dis-je; non-seulement vous chantez tant que vous voulez, et très-bien, et tout le monde écoute; mais vous avez une femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien auprès de vous; vous valez l’un et vous devinez l’autre. J’ai chanté aussi, monsieur, et c’est pitoyable; j’ai rangé des mots en bataille comme des soldats prussiens, et j’ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois. Votre secret peut-il s’apprendre?
—Oui, me répondit le Rossignol; mais ce n’est pas ce que vous croyez. Ma femme m’ennuie, je ne l’aime point; je suis amoureux de la Rose: Sadi, le Persan, en a parlé; je m’égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m’entend pas. Son calice est fermé à l’heure qu’il est, elle y berce un vieux Scarabée; et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c’est alors qu’elle s’épanouira pour qu’une Abeille lui mange le cœur.»
Alfred de Musset.