—Dépêchons, mesdemoiselles, répliquait la Reine en dissimulant mal la contrainte qu’elle imposait à son cœur. Il faut que la force reste à la loi: exécutez ce jeune homme désormais inutile; allons, mesdemoiselles, vous m’entendez, dépêchons!»

La Reine rentra dans son cabinet de travail, encore tout plein des souvenirs du Prince, et en un instant la malheureuse victime fut percée de mille coups. Je vivrais cent ans que je n’oublierais pas cette scène-là. Je fis semblant de faire comme toutes ces demoiselles, mais mon aiguillon ne se rougit pas ce jour-là du sang de l’innocent. Il me resta de tout cela une grande tristesse.

«Il y a chez les peuples les plus avancés des lois bien barbares, me disais-je à part moi; pauvres messieurs! pauvres messieurs!» Ces pauvres messieurs, vulgairement appelés Faux-Bourdons, étaient dans notre ruche au nombre de six cents environ, tous appelés à monter d’un jour à l’autre les marches du trône, mais tous appelés aussi à payer cet excès d’honneur par une mort violente et immédiate. Cette perspective donnait à la plupart d’entre eux une physionomie triste qui contrastait singulièrement avec la gaieté générale. Au milieu de l’animation universelle, parmi ces milliers de travailleuses, on les voyait passer lentement, désœuvrés, abattus, effrayés de leur gloire prochaine; au moindre bruit ils se retournaient en tressaillant.

«Ne serait-ce pas la Reine qui nous appelle?» semblaient-ils dire. Et bien vite ils se perdaient dans la foule et s’échappaient hors de la ruche.

Il y a bien des ennuis dans ces positions élevées. Tous ces gros fainéants qui se prélassent dans le velours de leur habit sont plus valets que les autres, vous le voyez bien, et ne méritent pas d’être admirés si fort. Cette admiration est pourtant une folie commune que je serais malvenue de blâmer trop amèrement, puisque moi-même j’en fus victime. Oui, j’aimai un Faux-Bourdon, je l’aimai d’un amour insensé. Il était beau, splendide; au soleil, son corps était resplendissant, et quand il entrait dans la corolle d’une fleur, je tremblais que le contact des pétales ne souillât sa personne. J’étais folle! Eh oui! amour platonique s’il en fut, la nature ne nous en permet pas d’autre, idéal, impossible, amour de poëte, rêverie d’artiste! J’aimais cette brute à cause de son enveloppe.

J’aurais voulu être l’une de ces Libellules aux ailes transparentes et azurées qu’on voit à la tombée du jour voltiger au sommet des herbes, ou promener parmi les fleurs leur beau corps allongé. Ma conscience me disait bien que tout se paye en ce monde, et que ces demoiselles-là, pour avoir la tête grosse, n’en sont pas plus industrieuses pour cela; mais que voulez-vous, j’étais folle, j’étais éprise, je blasphémais.

Je l’avais rencontré un jour, ivre de miel et dormant à poings fermés au beau milieu d’un lis. Il était d’un beau noir velouté au milieu de toutes ces blancheurs. Son visage, sous le pollen jaune dont il était barbouillé, avait conservé son noble aspect. Il ronflait d’une façon régulière et majestueuse, si j’ose dire. Je m’arrêtai éblouie.

«Voilà donc, murmurai-je, le futur mari de la Reine!»

Je m’approchai, et, follement curieuse d’examiner de près un si gros personnage, je lui soulevai légèrement la patte. Il tressaillit et murmura d’une voix somnolente:

«Que désire Sa Majesté?»